— Non. Elle, c’est Ally Sheedy. Elle est là pour le côté romantique.
— Ah…
— Le hacker, c’est le garçon, Matthew Broderick.
— Il a épousé Sarah Jessica Parker, dit Caitlin en regardant de plus près son visage.
— Qui est-ce ? demanda son père.
Hésitant à avouer qu’elle connaissait bien Sex and the City, Caitlin dit simplement :
— Oh, c’est une actrice. (Puis elle ajouta :) D’accord, on va regarder ça.
Mais là, elle réfléchit un instant. Son père avait horreur que sa mère parle pendant qu’il regardait la télé.
— Heu, j’aurai peut-être des questions à te poser, tu sais, sur ce qui se passe à l’écran.
Il y avait encore tellement de choses qu’elle n’avait jamais vues.
— Pas de problème, dit son père.
Caitlin eut envie de l’embrasser, mais elle se retint. Elle s’installa sur le canapé tandis que son père introduisait le disque dans ce qui devait être un lecteur de Blu-ray. Il vint la rejoindre, et elle fut heureuse de constater qu’il ne s’asseyait pas tout à fait à l’autre bout.
Elle fut étonnée de le voir changer de lunettes. Elle ignorait absolument qu’il en avait deux paires.
— Tu aimerais des sous-titres ?
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Une transcription des dialogues. Ce serait un bon entraînement pour toi.
Caitlin se dit que c’était une super idée, et pas seulement pour elle. Cela permettrait aussi à Webmind de suivre le film à travers le flot de son œilPod. Après tout, il était incapable d’entendre le monde réel.
Le film commença. On voyait deux hommes s’engager dans un silo à missiles souterrain pour prendre la relève de deux autres. Ils plaisantaient à propos de quelque chose, et Caitlin comprit qu’il s’agissait de la marijuana que l’un des deux avait fumée récemment.
Elle jeta un coup d’œil à son père, en se demandant s’il avait lui-même une quelconque expérience des drogues – mais ce n’était pas le genre de questions qu’elle pouvait lui poser. Elle allait devoir se satisfaire de petites révélations, comme le fait qu’il possédait plusieurs paires de lunettes.
Soudain, l’atmosphère du film changea complètement : les deux hommes recevaient l’ordre de déclencher le tir de leur missile, mais l’un des deux – le fumeur de marijuana – refusait de tourner sa clef, et l’autre…
Ah, mon Dieu !
L’autre tirait de sa poche un objet, et Caitlin comprit que c’était une arme. Il la braquait sur la tempe du premier, prêt à lui faire sauter la cervelle s’il refusait de lancer le missile, et…
Et le générique de début apparut – un truc dont elle avait entendu parler, mais qu’elle n’avait encore jamais vu. Elle fut aussitôt accrochée.
Le film tournait autour d’une tentative d’éliminer toute intervention humaine dans le déclenchement de tirs de missiles. Les décisions seraient désormais prises par un ordinateur situé au quartier général du NORAD, le Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord. Mais le personnage joué par Matthew Broderick pénètre par hasard dans le système et, croyant qu’il s’agit d’un jeu, demande à l’ordinateur de déclencher une frappe nucléaire préventive contre l’Union soviétique (oui, c’est dire si le film était vieux !)
C’était à l’évidence un film à message. Broderick et la fille – Ally quelque chose – parvenaient à retrouver le programmeur d’origine de l’ordinateur du NORAD et, avec son aide, ils essayaient d’apprendre à l’ordinateur que la guerre nucléaire était aussi futile que le jeu du Tic-tac-toe. Après toute une magnifique série de simulations graphiques – un spectacle de lumières qui rappelait à Caitlin ses propres aperçus du webspace –, l’ordinateur finissait par s’adresser à son créateur avec une voix synthétique, pas très différente de celle produite par JAWS : « Salutations, professeur Falken. »
Un peu plus tôt dans le film, le personnage joué par Ally avait fait la remarque que le programmeur, Stephen Falken, avait vraiment l’air fantastique. Elle ne voulait pas dire qu’il était sexy, mais plutôt qu’il avait un visage fascinant… et c’était vrai, se dit Caitlin, du moins dans les limites de son expérience. Elle avait souvent rencontré l’expression « des yeux pleins d’intelligence », mais elle n’avait jamais su ce que ça voulait dire. Le regard de Falken englobait tout autour de lui.
Il tapa sa réponse à l’ordinateur, en la prononçant également à voix haute :
— Hello, Joshua.
L’ordinateur répondit :
— Un jeu étrange. Le seul coup gagnant consiste à ne pas jouer.
Dans le film, le texte apparaissait sur un grand écran d’ordinateur, et aussi en sous-titre : Le seul coup gagnant consiste à ne pas jouer.
La musique de fin – qui, de façon surprenante, était essentiellement jouée à l’harmonica – se fit entendre tandis que le générique se déroulait, mais celui-ci était en lettres rouges sur fond noir dans une police de caractères que Caitlin fut incapable de déchiffrer.
— Alors, dit son père, qu’en as-tu pensé ?
Caitlin fut étonnée de sentir son cœur battre si fort. Elle avait écouté de nombreux films et lu des tonnes de bouquins, mais – ah, bon sang ! – il y avait vraiment quelque chose de spécial à voir ce déferlement d’images.
— C’était incroyable, dit-elle. Mais… c’était vraiment comme ça, autrefois ?
Son père hocha la tête.
— Mon père avait un IMSAI 8080 à son bureau, exactement comme celui de Matthew Broderick dans le film, avec des disques souples de huit pouces. C’est là-dessus que j’ai écrit mes premiers programmes.
— Non, non, dit Caitlin. Je voulais dire, tu sais, vivre comme ça dans la peur ? Dans la peur que les superpuissances fassent sauter la planète ?
— Ah, fit son père. Oui. (Il resta silencieux un instant, puis il dit à voix basse :) Je croyais que tout cela était du passé.
Bien sûr, Caitlin avait entendu les infos sur la tension croissante entre les États-Unis et la Chine. Elle regarda l’écran et écouta l’harmonica jouer ses notes tristes.
17.
Après avoir regardé WarGames, Caitlin remonta dans sa chambre avec son père pour voir où en était Webmind. Sa mère était en grande conversation avec lui dans son bureau.
Tu as suivi le film ? demanda Caitlin.
Elle lança JAWS pour que son père puisse entendre les échanges, et comme Webmind était maintenant manifestement masculin, elle ajusta la voix en conséquence.
— Oui, vint la réponse immédiate.
Qu’est-ce que tu en as pensé ? tapa Caitlin.
Webmind répondit sans hésiter :
— C’est le meilleur film que j’aie jamais vu. Caitlin éclata de rire. Est-ce que le Dr Kuroda a réussi à te faire voir des vidéos en ligne ?
— Oui. Il y a juste huit minutes, nous sommes enfin parvenus au succès avec le format le plus répandu. C’est proprement ahurissant.
À qui le dis-tu, fit Caitlin.
Elle ouvrit une autre fenêtre et utilisa la souris – elle commençait à drôlement bien s’y habituer ! – pour sélectionner le Dr Kuroda. Webmind me dit que vous avez réussi à faire marcher le truc ! Woot !
Hello, mademoiselle Caitlin. Le problème était épineux, mais oui, il peut maintenant regarder les vidéos en temps réel, et également entendre la bande sonore. Il peut aussi écouter des MP3. Qui est cette chanteuse que vous appréciez tant ?