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L’ordinateur de Caitlin était éteint, et il n’avait jamais eu l’occasion de l’allumer. Mais il finit par trouver le bon bouton et attendit que Windows démarre.

Il aurait aimé mieux connaître sa fille. Barbara avait travaillé comme bénévole à l’Institut texan, et avait donc passé la plus grande partie de ses journées, jusqu’à encore très récemment, avec Caitlin – mais il avait toujours été trop absorbé par son travail. C’était incroyable… Elle avait seize ans, maintenant. Elle n’allait pas tarder à aller à l’université.

Caitlin avait paramétré Windows pour que son programme de messagerie se lance au démarrage. Il cliqua sur la petite icône dans la barre de tâches, et la fenêtre de conversation apparut. Dans la liste d’amis actuellement en ligne, il y avait Webmind, naturellement. Malcolm cliqua sur le nom et tapa Hello.

N’obtenant pas de réponse, il réessaya : Tu es là ?

Toujours rien.

C’est alors qu’il comprit quel était, peut-être, le problème, et il en fut très satisfait, même s’il était parvenu à la déduction par un raisonnement logique et non par empathie. Webmind voyait le monde à travers l’œil de sa fille. Il savait forcément qu’elle était en ce moment au lycée. Il craignait donc d’avoir été repéré par un intrus.

Il écrivit donc : Je suis Malcolm G. Decter.

La réponse fut instantanée : Salutations, professeur Decter.

Malcolm sourit. Webmind avait été très attentif quand Caitlin et lui avaient regardé WarGames.

Caitlin pense que tu possèdes des émotions, écrivit-il, mais je considère que c’est sans doute impossible, car il te manque le parcours de révolution qui a abouti à en doter les humains.

Webmind répondit aussitôt : Vous pensez qu’elle pense que je pense que vous pensez qu’elle pense que vous ne pensez pas que je possède des émotions.

Malcolm sourit encore, et se demanda quels algorithmes pourraient bien simuler le sens de l’humour…

Exactement. Cependant, que tu possèdes ou non des émotions, il est possible de t’inculquer des réactions qui permettront aux

Il avait commencé à taper « neurotypiques », mais il effaça et reprit :gens de se sentir à l’aise dans leurs interactions avec toi.

Ah, vraiment, dit Webmind. Expliquez-moi ça.

Et Malcolm entreprit donc de le lui expliquer.

24.

— Tu aimes bien qui ? demanda Bashira alors qu’elles étaient dans les toilettes des filles, après le cours d’anglais.

— Matt, répondit Caitlin.

Bash fit semblant d’avoir mal entendu.

— Ah, excuse-moi. Je croyais que tu m’avais dit Matt. Elles étaient devant la rangée de lavabos.

— C’est bien ce que j’ai dit.

— Le type que tu aidais tout à l’heure en trigo ? Matt… comment, déjà ? Matt Royce ?

— Reese, et effectivement, c’est bien lui. En fait, il n’avait pas vraiment besoin que je l’aide, il en sait presque autant que moi sur le sujet.

— Hem, ma chérie… Je sais que tout ça est assez nouveau pour toi, mais…

— Oui ?

— Il n’est vraiment pas très beau.

— Il est symétrique.

— Ça, c’est vrai – son bec-de-lièvre forme un bel axe de symétrie.

— J’aime bien comme il est. J’aime ses yeux. Une autre fille entra et Bashira baissa la voix.

— On dit que quand on tombe de cheval, on est censé remonter aussitôt dessus – mais il ne s’agit pas d’un vrai cheval, tu comprends ? Tu peux trouver tellement mieux.

— Mieux que quelqu’un qui partage mes centres d’intérêt ? Quelqu’un de gentil ?

Bashira pointa du doigt devant elle, au-dessus du lavabo.

— Cait, tu t’es déjà regardée dans la glace ?

— Oui, de temps en temps.

— Tu as tout pour toi, ma fille. Tu es canon.

— Ma foi, c’est gentil, enfin, j’imagine, mais…

— Tu pourrais avoir n’importe qui.

— Il n’y a donc que ça qui compte ? L’aspect qu’on a ?

— Heu, non, mais…

— Et puis, on en a discuté, ma mère et moi. C’est moi qui décide qui je trouve attirant.

— Tu ne peux pas simplement décider comme ça, dit Bashira.

— Ah non ? Qu’est-ce que tu vas faire quand tu vas te marier ? Tes parents vont s’occuper d’arranger ton mariage, hein, c’est ça ?

— Eh bien, oui, c’est leur intention.

— Bon, alors, imaginons que ce soit quelqu’un que tu ne trouves pas attirant au début. Tu vas passer ta vie à le trouver laid, ou tu vas choisir de trouver qu’il est beau ?

— Je… je ne sais pas, répondit Bashira. Je ne crois pas que… qu’on puisse se programmer comme ça.

— Oh, mais si, on peut, dit Caitlin. Absolument qu’on peut !

— Bon, mais de toute façon, il ne s’agit pas seulement de ce que tu penses. Il y a aussi ce que les autres pensent de l’aspect physique de Matt. On jugera ton statut en fonction de qui tu fréquentes.

— Tout n’est pas une question de hiérarchie. On n’est pas des singes, tu sais.

— Mais enfin, Cait, tu ne comprends pas ? Tu pourrais avoir Trevor !

— Je n’en veux pas. Plus maintenant. Je veux Matt. (Et là, elle ajouta, pas très gentiment :) Trevor, tu peux l’avoir, toi, si tu veux.

Une autre expression que Caitlin ne connaissait pas encore, mais qui devait correspondre à ce qu’on pouvait lire dans les livres : déconfite.

— Non, je ne peux pas, dit finalement Bashira à voix basse. Tu le sais bien. Mes parents me tueraient. Je… je suis obligée de vivre tout ça à travers toi.

Caitlin fut sidérée quand les mots Bienvenue au club apparurent dans son champ de vision.

Caitlin avait déjà manqué pas mal de cours, d’abord pendant son voyage au Japon pour se faire opérer, et ensuite à cause de toutes les journées passées à apprendre à interpréter ce qu’elle voyait, et aussi de la conférence de presse où Kuroda avait annoncé le succès de l’opération. Mais quand elle allait au lycée, elle déjeunait toujours à la cantine – et elle savait que Trevor y allait, lui aussi. C’est pourquoi, quand Matt et elle se retrouvèrent à l’entrée, elle lui dit :

— Et si on allait plutôt déjeuner quelque part ? Il haussa ses pâles sourcils.

— Heu, oui, d’accord. On pourrait aller chez Timmy’s, si tu veux ?

— Qu’est-ce que c’est que ça ? Matt sourit.

— Ah oui, c’est vrai. Tu es nouvelle au Canada. Timmy’s, c’est Tim Hortons. C’est la plus grande chaîne de donuts, mais ils ont aussi de très bons sandwichs, des soupes, des trucs comme ça. C’est juste à une centaine de mètres d’ici.

Caitlin avait entendu les pubs à la télé pour cette chaîne, et fan de hockey qu’elle était, elle savait qui était Tim Horton : il avait joué vingt-deux saisons comme défenseur en ligue nationale, dans l’équipe des Leafs, des Rangers, des Penguins et des Sabres.

Ils allèrent déposer leurs affaires dans leurs casiers et prendre leurs blousons. Caitlin dit à Matt de ne pas s’encombrer de son bouquin de maths, ce qui le fit sourire – et ils sortirent. Le ciel était très nuageux. Matt était à droite de Caitlin, mais c’était son côté aveugle. Soudain, très bêtement, elle n’eut pas envie d’en parler – là, sur le moment, elle ne pouvait supporter l’idée d’être moins que parfaite. Elle le laissa donc marcher de ce côté, et elle tournait la tête sans doute plus souvent que normal pour pouvoir le voir.