Non, pas du tout. Elle l’a vraiment écrit.
Il ne dit plus rien. Au bout de dix secondes, je lui demandai : Tu as déjà pris les cachets ?
J’en ai avalé 8 ou 9.
Tu sais quel médicament tu as pris ?
Il me transmit le nom, avec une faute d’orthographe. Sa tolérance au produit dépendait beaucoup de sa masse corporelle, une donnée qui ne m’était pas accessible. Tu sais comment te faire vomir ?
Tu veux dire le coup de se fourrer un doigt dans la gorge ?
Oui, c’est ça. Vas-y, fais-le, s’il te plaît.
C’est trop tard.
Non, il n’est pas trop tard. Il faut un certain temps avant que le médicament ne se diffuse dans le sang.
Non, je veux parler de l’e-mail. Ma mère va – ah, putain, elle va m’envoyer chez les psys ou je ne sais quelle merde.
Personnellement, j’estimais qu’une psychothérapie lui serait salutaire. Je m’abstins donc de réagir.
Et j’en ai envoyé un autre à Mr Bannock – qui, après une rapide vérification de ses courriers sortants, s’avéra être son professeur d’éducation physique. Le texte n’avait pas contenu les mots-clefs qui auraient pu alerter mon subconscient comme cela avait été le cas pour celui destiné à sa mère.
Ta mère et Mr Bannock n’ont pas encore lu leur courrier. Je peux supprimer ces deux e-mails. Personne d’autre que moi ne saura ce que tu avais envisagé de faire. Tu n’as pas besoin d’aller jusqu’au bout.
Tu peux les effacer ?
En fait, je n’avais encore jamais procédé à une telle opération. Si sa mère travaillait hors connexion avec un logiciel du genre d’Outlook, et si elle avait déjà téléchargé ses messages sur son disque dur, je ne pourrais plus rien faire dans le cadre de mes capacités actuelles. Mais elle utilisait un site de messagerie en ligne. Oui, je crois bien.
Une pause de huit secondes, et puis : Ah, je ne sais pas…
La situation prit soudain un caractère d’urgence : sa mère était en train de modifier son comportement. Ta mère s’est connectée à son compte Hotmail. Elle est en train de lire un message de son frère/ton oncle Daron. Puis-je effacer celui que tu lui as envoyé ?
Elle s’en fout complètement.
Je cherchai dans le courrier de sa mère des indices tendant à prouver le contraire, sans rien trouver. Elle vient juste de répondre à son frère, et elle ouvre à présent un message de son syndic de copropriété.
Elle le regrettera, quand je ne serai plus là.
Mais si elle te regrette, elle ne pourra plus rien pour se faire pardonner. S’il te plaît, ne fais pas ça.
C’est trop tard.
Elle lit maintenant un message d’une personne du nom d’Asbed Bedrossian. Il semblerait qu’elle ouvre son courrier en commençant par les messages les plus récents. Encore un, et ce sera le tien.
Elle se fiche bien de moi. Personne ne s’intéresse à moi.
Ashley, si. Et moi aussi. Ne fais pas ça.
Cette histoire d’Ashley, tu l’as complètement inventée. Tu ferais
Sa phrase s’arrêtait là. Il avait pourtant appuyé sur la touche Entrée, ou cliqué sur le bouton d’envoi. Ses facultés cognitives commençaient à s’affaiblir sous l’effet du médicament.
Non, lui dis-je. Ce que je t’ai dit sur Ashley est la vérité, et sur moi aussi. Nous nous intéressons à toi, et moi, en tout cas, je te promets de t’aider. Vas-y, Nick, force-toi à vomir – et laisse-moi supprimer ces e-mails que tu as envoyés.
Sa mère ouvrit le dernier message avant celui de son fils. Jusqu’ici, je n’avais encore jamais utilisé le point d’exclamation, mais je décidai que le moment était venu. Nick, c’est maintenant ou jamais ! Est-ce que tu m’autorises à effacer le message ?
Une seconde interminable s’écoula avant qu’il me réponde simplement : oui.
Et quelques millisecondes avant que sa mère ne clique sur le message intitulé « Sans regrets », je supprimai son e-mail – et sa mère reçut un message d’erreur de Hotmail, ce qui la laissa probablement perplexe. Elle avait déjà supprimé ses précédents messages, et j’espérais qu’elle penserait avoir supprimé par erreur celui de son fils. Ah, oui… C’était exactement ce qu’elle pensait, car elle venait de cliquer sur sa poubelle dans l’espoir de le récupérer, naturellement. Mais j’avais fait le nécessaire pour que le message disparaisse sans laisser de trace.
Nick ? Tu es toujours là ? Il faut que tu prennes un purgatif – et si ce n’est pas possible, essaie de boire autant d’eau que tu pourras. Tu as encore le temps.
Pendant que j’attendais sa réponse, j’en profitai pour supprimer également le message envoyé à Mr Bannock.
Nick ?
Pas de réponse. Il ne faisait rien en ligne. Au bout de trois minutes d’inactivité, son programme afficha le message : « Nick s’est absenté et pourrait ne pas répondre. »
Quant à dire s’il s’était réellement absenté, ou s’il était effondré sur son clavier, je n’avais aucun moyen de le savoir.
37.
Pour Anna Bloom, la journée se terminait. Sa fille, son gendre et sa petite-fille étaient venus dîner, et après leur départ, elle avait passé en revue les derniers travaux de recherche d’Aaron, l’étudiant qui préparait sa thèse de doctorat sous sa direction. Elle venait de prendre son médicament contre l’arthrite et s’apprêtait à se coucher quand la sonnerie du téléphone la fit sursauter.
C’état un bruit qu’elle entendait désormais rarement. Presque tout le monde lui envoyait des e-mails ou bavardait avec elle sur Skype (dont la sonnerie était beaucoup moins agressive). Et à une heure pareille ! Ce n’était pas très civilisé… Elle décrocha le combiné :
— Kain ? Zoht Anna.
La voix de son interlocuteur était américaine. De façon typique, il s’exprima en anglais, comme si le monde entier était censé parler cette langue.
— Allô ? J’ai bien affaire au professeur Bloom ?
— C’est moi-même.
— Bonsoir, professeur Bloom. Je suis le colonel Peyton Hume. Je travaille en Virginie comme spécialiste en IA.
Anna fronça les sourcils. Encore une particularité des Américains, qui considéraient comme acquis que tout le monde connaissait leur géographie et leur structure administrative interne. Elle se demandait si l’un d’eux serait capable de désigner le district d’Haïfa – où elle se trouvait en ce moment – sur une carte d’Israël. À supposer même qu’ils sachent que ça se trouvait dans ce pays…
— Que puis-je faire pour vous ? demanda-t-elle.
— Nous observons actuellement l’émergence de Webmind.
Anna sentit son cœur cesser de battre un instant – ce qui, à son âge, n’était pas très recommandé. Elle jeta un coup d’œil par la fenêtre, d’où l’on voyait la silhouette des maisons s’étageant sur le flanc du Mont Carmel jusqu’à la Méditerranée aux eaux d’un noir d’encre. Elle décida de jouer les innocentes.
— Ah, mon Dieu, oui, c’est vraiment fascinant, n’est-ce pas ?
— Effectivement. Professeur Bloom, j’irai droit au but. Nous sommes intrigués par le processus qui a conduit à la création physique de Webmind. Nous en avons longuement discuté avec Caitlin Decter, mais comme vous le savez, ce n’est qu’une adolescente qui ne possède pas le vocabulaire suffisant, et…
— Je vous arrête tout de suite, colonel Hume, dit sèchement Anna. Si vous aviez vraiment parlé avec Caitlin, vous sauriez qu’il n’y pas grand-chose qu’elle ignore en mathématiques et en informatique.