— Tu te crois très fort, hein, d’avoir fait signer cette carte pour Caitlin ?
Matt sentait son cœur battre de nouveau plus vite, mais pour des raisons beaucoup moins agréables.
— J’ai simplement trouvé que ce serait sympa, dit-il.
Un concept qui t’échappe totalement.
— Elle est beaucoup trop bien pour toi, Reese.
En fait, Matt était assez d’accord là-dessus, mais il n’allait pas donner à Trevor le plaisir de l’entendre l’avouer. Il préféra ne rien dire.
Mais apparemment, ce silence ne plaisait pas à Trevor, qui lui donna un autre coup de poing, cette fois dans la poitrine.
Et Matt repensa à tout ce qu’il avait pu voir dans les films et les séries télé sur ce genre de situation. On était censé faire face à la brute, on était censé lui flanquer un coup de poing dans la figure, et alors il s’enfuyait à toutes jambes, ou il se mettait à vous respecter, ce genre de trucs. On était censé se comporter comme lui pour le vaincre. Mais Matt ne pouvait pas faire ça. D’abord parce que si Trevor ne s’enfuyait pas, il se ferait réduire en bouillie… Il n’avait aucune chance de l’emporter. Et ensuite, parce que les films et les feuilletons se trompaient complètement. Réagir par la violence contre la violence ne résolvait pas les situations. Au contraire, cela conduisait forcément à une escalade.
— Arrête de tourner autour d’elle, dit Trevor.
Cela faisait maintenant trois ans que Matt était le souffre-douleur de Trevor. Il avait enduré les horreurs des cours de gym avec lui, et l’indifférence des professeurs. Matt connaissait la vieille blague : « Ceux qui savent font. Ceux qui ne savent pas faire enseignent. Ceux qui ne savent pas enseigner… deviennent profs de gym. » Ah, bon sang, quel mérite pédagogique y avait-il à noter quelqu’un sur dix tentatives de tir au panier pendant que les autres le traitaient de mauviette ? Comment Trevor s’en tirerait-il si on lui demandait de résoudre dix équations du second degré tout en se faisant traiter de débile mental par le reste de la classe ?
— Elle va continuer ses études chez elle, dit Matt. Tu ne la reverras plus jamais, et…
Une idée lui vint soudain, en même temps que Trevor lui assénait un autre coup de poing au creux de l’épaule. Trevor ne craignait pas de ne jamais revoir Caitlin… Bien au contraire. Il y avait un bal au lycée le dernier vendredi de chaque mois, et le prochain était dans quinze jours. Si Caitlin Doreen Decter – la fille qu’il avait lui-même accompagnée le mois dernier – s’y rendait au bras d’un type comme Matt, ce serait une humiliation complète pour lui.
— Tu laisses tomber, c’est tout, dit Trevor. T’as compris ?
Matt dit à voix basse – non pas parce qu’il avait peur, même s’il avait vraiment très peur… mais parce que comme ça, elle ne risquait pas de se casser :
— Tu sais, Trevor, rien ne t’oblige à être comme ça.
Du plat de la main, Trevor lui donna un grand coup au plexus solaire, lui coupant le souffle et le projetant sur le trottoir.
— Oublie pas ce que je t’ai dit, fit-il rageusement.
Il reprit ses affaires et s’éloigna.
Une heure plus tard, la mère de Nick lui envoya un e-mail :
Hello Nick
Est-ce que tu m’as envoyé un mail tout à l’heure ? Je crois l’avoir aperçu, mais j’ai dû le supprimer par erreur – désolée. Tout va bien ?
Maman
Quarante-quatre minutes plus tard, je détectai enfin de l’activité sur l’ordinateur de Nick, et il répondit bientôt à sa mère :
Maman,
Tout va bien. Merci.
N.
Et onze minutes plus tard, il reprit le fil de sa conversation avec moi, en m’envoyant le même mot : Merci.
Je lui répondis : Il n’y a pas de quoi. Si jamais tu as besoin de parler à quelqu’un, je suis toujours là.
J’avais espéré qu’il écrirait encore quelque chose, mais je ne reçus plus rien. Je vis cependant qu’il continuait de lire ses e-mails, parcourir des blogs, suivre des gens sur Twitter, télécharger de la musique sur iTunes et regarder des pages sur MySpace et Facebook.
La vie continuait.
Alors qu’elle s’apprêtait à se coucher, je racontai à Caitlin ce que j’avais fait en lui transmettant du texte sur son implant rétinien.
— C’est merveilleux ! dit-elle. Tu as sauvé une vie !
C’est gratifiant.
— Mais, heu, dis-moi, Webmind…
Oui ?
— Tu n’aurais pas dû lui révéler ce que cette fille – comment elle s’appelle, déjà ?
Ashley Ann Jones.
— Oui, elle. Tu n’aurais pas dû révéler ce qu’elle avait écrit.
Je n’ai pas trouvé d’autre moyen pour parvenir à réaliser mon objectif.
— Je sais bien, mais tu vois, si elle s’en rend compte et si elle commence à dire aux gens que tu violes leur vie privée, ils pourraient se retourner contre toi.
Mais tu m’avais demandé de te dire ce que Matt avait écrit sur toi.
— Oui, mais…
J’attendis cinq secondes avant de transmettre : Mais ?
— Ah, bon sang, tu as raison.
Je n’ai pas énoncé d’affirmation.
— Non, je veux dire que tu as raison, je n’aurais pas dû faire ça.
Pourquoi pas ?
— Parce que c’est une chose de savoir qu’une entité non humaine peut lire votre courrier, mais c’en est une autre de savoir qu’elle en communique le contenu à d’autres personnes. Si ce Nick dit à Ashley ce que tu as fait, et qu’elle diffuse l’information… on est fichus.
Ah… Que dois-je faire, alors ?
— Ma mère dit toujours qu’il ne faut pas réveiller le chat qui dort.
Tu veux dire que je ne devrais rien faire ?
— Oui, c’est exactement ça.
Merci du conseil. Je vais le suivre.
La vue que Caitlin avait de sa chambre se mit à osciller quand elle hocha la tête.
— Mais le plus important pour l’instant, c’est ce que tu as fait pour ce garçon. Tu es devenu une force du Bien dans le monde, Webmind ! Quel effet ça te fait ?
Je réfléchis un instant. Malcolm Decter m’avait dit qu’il ne me croyait pas capable d’éprouver de vrais sentiments, mais qu’il espérait que j’apprendrais à les simuler.
Mais il avait tort.
Quel effet ça me fait ? répétai-je. Un effet merveilleux.
38.
LiveJournal : La Zone de Calculatrix
Titre : 1+1 =2 (dans tous les systèmes de numération sauf le binaire)
Date : Jeudi 11 octobre, 11 :55 EST
Humeur : heureuse heureuse heureuse
Localisation : Waterloo
Musique : Colbie Caillat, Bubbly
Alors, est-ce que les choses pourraient aller encore mieux ? Hein, les amis, je vous le demande ? Je crois bien que NON. Regardez plutôt ma liste de buts dans la vie :
1. Mémoriser les 1 000 premières décimales de Π : fait.
2. Être capable de voir : fait.
3. Atteindre mes seize ans sans avoir fait de trop grosses bêtises : fait.
4. Voir les Stars gagner la coupe Stanley : ça ne dépend pas vraiment de moi.
5. Me trouver un petit ami : fait.
6. Faire un voyage dans l’espace : je continue d’y travailler.