Pas mal, comme progrès, non ? Quatre sur six, c’est déjà bien, et…
Hein, que dites-vous, les amis ? Vous aimeriez en savoir plus sur le point 5 ? Ha ha !
Eh bien, oui : Calculatrix s’est dégoté un mec ! Et non, ce n’est pas le Beauf, que vous avez pu rencontrer dans mes billets précédents. Ça, c’était quand j’avais quinze ans, c’est très loin… ;)
Non, c’est un garçon tout neuf, très gentil et fort en maths. Je crois bien que je vais l’appeler… hmm, voyons… Bon, il est délicieux, mais je ne vais quand même pas l’appeler mon « Sirop d’érable »… Même moi, ça me fait gerber ! Non, comme il est bon en maths, et que j’aime ses yeux, je vais tout simplement le baptiser « MathYeux »… oui, ça me plaît bien ! ;)
(Et secretissime message à BB4 : tu vas l’adorer quand tu le connaîtras mieux – tu peux me croire !)
MathYeux et moi, on s’est connus en cours de maths, comme de bien entendu, et il habite pas très loin de chez moi. Et il a déjà rencontré mes parents… et il a survécu ! ;) Alors, tout baigne. Ce qui veut dire, malheureusement, avec le bol que j’ai, que les choses ne vont pas tarder à aller très mal !
Pour l’instant, j’avais reçu plus de 2,7 millions d’e-mails. La plupart d’entre eux me demandaient quelque chose, mais la grande majorité ne satisfaisaient pas au critère de la somme non nulle – car ils auraient conduit à faire le bonheur d’une personne au détriment d’une autre –, et je ne pouvais donc pas donner suite à ces requêtes. J’y répondais par une lettre type, légèrement modifiée si nécessaire, en y joignant souvent quelques liens utiles.
Beaucoup de gens écrivaient mon nom avec un M majuscule au milieu : « WebMind », une pratique très courante dans les milieux informatiques. L’un des e-mails qui m’avaient été ainsi adressés me posait cette question :
Salut, WebMind
Bon, je comprends que tu ne peux pas me dire ce qu’un individu donné pense de moi, mais tu dois quand même avoir une idée générale de ce que les gens pensent de moi.
Autrement dit tu sais ce que les gens disent sur moi derrière mon dos – enfin, quand ils le disent électroniquement en tout cas.
Alors, dis-moi : qu’est-ce qu’ils pensent ? Si j’agace les gens, ou s’ils ne m’aiment pas, tout simplement, j’aimerais vraiment le savoir.
Je fis part de ce message à Caitlin, qui était dans sa chambre.
— Ben dis donc ! fit-elle. Qu’est-ce que tu vas lui répondre ?
J’avais l’intention de lui dire la vérité.
— Tu connais le film Des hommes d’honneur ?
Regarder des films me prenait un temps considérable.
Je n’en avais vu que sept pour l’instant, en plus de ceux que j’avais vus à travers la vision de Caitlin. Mais pour ce qui était des films sur DVD avec sous-titres – ce qui était le cas pour la plupart –, les textes avaient été copiés et pouvaient être téléchargés séparément. De plus, tous les films importants avaient une page sur Wikipédia et faisaient l’objet de critiques sur rottentomatoes.com, amazon.com, et bien d’autres sites encore. Je pus donc répondre : Oui.
— Je l’ai écouté avec mon père il y a bien des années. J’aimais beaucoup les films qui se passent en grande partie dans un tribunal, parce qu’il y a peu de scènes d’action et beaucoup de dialogues. Bon, tu te souviens de la réponse de Jack Nicholson quand Tom Cruise lui dit : « Je veux savoir la vérité » ?
Vous n’êtes pas capable de la supporter.
— Exactement ! Tu dois faire très attention à ce que tu dis aux gens. La moitié du temps, tu sais, c’est une chose que quelqu’un a dite qui plonge une autre dans la dépression, ou qui la pousse même à se suicider. Quoique…
Oui ?
— Eh bien, j’imagine que, si ça le préoccupe tant de savoir ce que les autres pensent de lui, il ne doit pas se comporter trop souvent comme un connard…
Oui, tu as raison. Il est apparemment bien apprécié, bien que sa façon de se tenir à table laisse un peu à désirer.
Caitlin éclata de rire.
— N’empêche, tu dois faire attention. Il faut que tu comprennes la psychologie des gens.
Je la comprends.
— Je veux dire la comprendre vraiment – comme un expert.
Ainsi que tu m’as exhorté à le faire, j’ai maintenant lu tous les ouvrages classiques. J’ai lu tous les manuels modernes et les œuvres de vulgarisation que Google a pu numériser dans les différentes branches de la psychologie. J’ai lu toutes les revues scientifiques en ligne. J’ai lu plus de 70 000 heures de transcriptions de séances de psychothérapie, et j’ai lu chaque publication de l’Association américaine de psychologie et de l’Association américaine de psychiatrie, y compris le Manuel de diagnostic et de statistiques concernant les désordres mentaux, ainsi que le manuscrit de la prochaine révision à paraître. Il n’y a pas un seul spécialiste humain qui soit mieux informé que moi.
— Hmm… J’imagine que c’est maintenant le cas pour pratiquement n’importe quel sujet.
Oui.
— Bon, n’empêche, sois très prudent. Réfléchis deux millisecondes avant d’envoyer ta réponse à ce genre de demandes.
Merci. C’est ce que je ferai.
Et les questions continuaient d’arriver :
Est-ce que je vais être licencié ?
Est-ce que mon mari me trompe ?
Ils m’ont dit que je faisais partie des meilleurs candidats pour le poste, mais est-ce que c’est vrai ?
Est-ce que je devrais investir dans [insérer le nom d’une entreprise] ?
Et aussi, avec une fréquence étonnante, des variations sur le thème :
Quel est le sens de la vie ? Et surtout, ne me réponds pas une connerie du genre « 42 »…
Et elles arrivaient dans de nombreuses langues. Certains de mes correspondants me reprochaient d’avoir adopté un nom aussi manifestement anglais. C’était un reproche légitime, et je m’en excusais chaque fois que l’occasion s’en présentait. Mais à part des termes complètement inventés, aucun nom ne pouvait être dépourvu d’une origine culturelle, et je ne tenais pas à être connu pour l’éternité sous le nom de Zakdorf.
Je faisais de mon mieux pour répondre à chaque question, ou pour expliquer poliment, mais fermement, pourquoi il m’était impossible de le faire.
Très rapidement, des blogs et des newsgroups apparurent pour commenter mes réponses, avec toutes sortes de gens qui en analysaient le contenu. J’en fus tout d’abord surpris, et malgré l’expertise psychologique dont je me targuais, ce fut Malcolm Decter qui m’en expliqua la raison : « Ils ont peur que tu ne te livres à des expériences, me dit-il. Ils craignent que tu ne t’amuses à fournir, pour une question donnée, une réponse A à certains et une réponse B à d’autres, afin d’observer les différents impacts que cela peut avoir sur les gens. »
Je ne me servais pas des humains comme de souris de laboratoire. J’étais aussi honnête et sincère que possible. Mais il fallait qu’ils arrivent à s’en convaincre par eux-mêmes, manifestement.
Et vint enfin le message que nous avions redouté :
Webmind
Vous avez révélé à quelqu’un le contenu de mes messages privés. Vous n’auriez pas dû faire ça.
L’expéditeur était évidemment Ashley Ann Jones. Jusque-là, je n’aurais jamais imaginé que je pouvais ressentir une sorte de crispation à l’estomac… Le message continuait ainsi :