— Notre chère amie est restée combien de temps sous son comptoir avant de « trouver » le billet qui convenait ?
— Je ne sais pas. Moins d’une minute…
— C’est suffisant. Et c’est parfaitement clair.
— Tu comptes le lui ramener ?
— Vendredi, pourquoi ferais-je ça ? Une telle virtuosité mérite qu’on l’applaudisse. Mais, selon moi, elle dépense son talent dans un domaine bien mineur. Viens : il faut en finir avec le problème MasterCard avant le tirage.
J’ai repris momentanément mon identité de « Marjorie Baldwin » et nous avons pu converser avec « Mr. Chambers » dans le bureau principal de l’agence californienne de la MasterCard. Mr. Chambers était apparemment tout ce dont j’avais besoin en la circonstance : affable, amical, sympathique, presque chaleureux. L’écriteau posé devant lui annonçait qu’il était vice-président chargé des rapports avec la clientèle.
Il me fallut quelques minutes pour comprendre que son talent essentiel était de dire non, et de tant de façons séduisantes et convaincantes que le client n’avait pas même conscience d’être évincé, rejeté, refusé.
— Tout d’abord, miss Baldwin, il faut essayer de comprendre que la MasterCard de Californie et la MasterCard de l’Imperium de Chicago sont deux sociétés différentes et que vous n’avez pas de contrat avec nous. Ce que nous regrettons, croyez-le bien. Il est cependant exact que, par courtoisie et afin de respecter notre règle de réciprocité, nous honorons d’ordinaire les cartes de crédit émises par notre homologue. Mais il se trouve que pour l’heure – pour l’heure – l’Imperium a rompu toute communication avec nous et que, aujourd’hui même, un cours d’échange a été déterminé entre l’ours et la couronne… Comment honorer, donc, une carte de crédit de l’Imperium ? Comment, néanmoins, vous rendre service et faciliter votre séjour parmi nous ?
J’ai simplement demandé à Mr. Chambers s’il estimait que la fin de l’état d’urgence était proche.
Il a pris un air neutre, presque fermé.
— L’état d’urgence ? Mais à quel état d’urgence faites-vous allusion, miss Baldwin ? Peut-être existe-t-il dans l’Imperium, étant donné que les frontières ont été fermées. Mais certainement pas ici. Regardez seulement autour de vous. Avez-vous jamais éprouvé un tel sentiment de paix et de prospérité ?
J’ai bien été forcée d’admettre qu’il avait raison. La discussion, à partir de là, ne menait plus nulle part.
— Je vous remercie, Mr. Chambers. Vous vous êtes montré très coopératif.
— Ç’a été un plaisir pour moi, miss Baldwin. La MasterCard est à votre service. Et n’oubliez pas : je peux faire n’importe quoi pour vous, n’importe quoi, en permanence.
— Merci infiniment. Je ne l’oublierai pas. A propos, est-ce que vous disposez d’un terminal public dans cet immeuble ? J’ai acheté un billet de loterie et j’aimerais connaître les résultats du tirage.
Il a eu un sourire épanoui.
— Ma chère miss Baldwin, c’est un plaisir que de vous répondre ! A cet étage même, nous disposons d’une grande salle de conférences et, chaque vendredi, nous assistons tous au tirage de la loterie, du moins ceux d’entre nous qui ont des billets. J.B. – c’est notre président – a décidé que cette solution était la meilleure car il en avait assez de voir les employés se défiler vers les toilettes sous des prétextes aussi divers que fallacieux. Ainsi, la morale est respectée. Quand un employé gagne – et cela arrive – on lui offre un gâteau d’anniversaire. C’est J.B. qui veut que ça se passe ainsi.
— Ça me paraît bien sympathique, tout ça !
— Mais ça l’est vraiment. Voyez-vous, dans notre institution, nous ignorons la pulsion criminelle. Tout le monde aime J.B. (Chambers a levé le petit doigt.) C’est le moment de nous rendre dans la salle de conférences.
Mr. Chambers nous offrit les meilleures places, celles réservées aux VIPs, nous apporta du café, puis s’installa à son tour.
L’écran du terminal occupait tout le mur opposé. Cela commença avec le tirage des prix mineurs. Le maître de cérémonie échangeait des plaisanteries idiotes ou salaces avec son assistant à propos des attraits de la fille qui tirait les numéros gagnants. Elle avait été à l’évidence choisie pour ça, et son costume ne faisait que la dénuder un peu plus. A chaque fois qu’elle se penchait vers la grande coupe pour tirer un ticket, la température montait.
Quelque part dans la salle, il y eut une exclamation. Un employé de la MasterCard venait de gagner. Chambers afficha un sourire épanoui.
— Ça n’arrive pas souvent, dit-il ; mais ça fait du bien à tout le monde. Est-ce que vous voulez vous en aller à présent ? Mais non, vous avez peut-être une chance de gagner. Quoiqu’on dise que la foudre ne frappe jamais deux fois au même endroit.
C’était l’instant du Grand Prix. Une fanfare éclata.
— Et maintenant… le Grand Prix des Grands Prix. Le prix suprême de Californie ! Mais auparavant, deux prix honorifiques et époustouflants ! Une année complète de fumette de Ukiah Gold avec la pipe spéciale, et un dîner avec la star des stars des sensoramas : Bobby Pizarro, dit “la Brute” !
Et ce fut l’instant du tirage final.
Le maître de cérémonie annonça les numéros au fur et à mesure qu’ils apparaissaient en scintillant au-dessus de sa tête.
— Mr. Zed ! Le possesseur de ce billet a-t-il enregistré ce numéro ?
— Un instant… Non, il n’a pas été enregistré.
— Cendrillon ! Nous avons un gagnant inconnu ! Quelque part dans cette grande et merveilleuse Confédération, il y a quelqu’un qui vient de gagner deux cent mille ours ! Cet enfant de la fortune nous écoute-t-il en ce moment ? Il ou elle pourrait nous appeler avant la fin de ce programme ! A moins qu’il ou elle n’attende de s’éveiller demain pour apprendre que la fortune vient de lui sourire ?… Et voici le numéro, mes amis. Il restera là à briller devant vous jusqu’à ce que vienne le moment de nous quitter. Et à présent, un message…
— Vendredi, m’a soufflé Georges, montre-moi ton billet, veux-tu ?
— Ce n’est pas nécessaire, Georges. C’est bien le bon numéro.
Mr. Chambers s’est levé.
— Voilà : c’est fini. Je suis très heureux qu’un de nos employés ait gagné quelque chose. Et ç’a été un plaisir, très sincèrement, de demeurer avec vous quelques instants, miss Baldwin, Mr. Karo… N’hésitez pas à m’appeler en cas de besoin.
— Mr. Chambers, ai-je demandé, est-ce que la MasterCard peut collecter cela pour moi ? J’aimerais mieux ne pas me présenter en personne.
Mr. Chambers réagit avec une certaine lenteur. Il était plutôt sympathique mais admettait difficilement la réalité. Il se pencha longuement sur mon billet avant de se retourner vers l’écran. Georges dut l’arrêter quelques secondes plus tard car il était déjà en quête d’un photographe, d’une équipe d’holovision et clamait un peu partout qu’il fallait absolument contacter la direction de la Loterie nationale.
Georges dut d’ailleurs me calmer car les gros types qui n’écoutent pas ce qu’on leur crie me portent très vite sur les nerfs.
— Mr. Chambers ! Est-ce que vous entendez seulement ce qu’elle vous dit ? Elle ne veut pas paraître en personne. Pas de publicité surtout !
— Quoi ? Mais on parle toujours des gagnants. Ils font la une de l’information. C’est la règle ! Ça ne prendra pas longtemps, si c’est ce qui vous ennuie. Vous vous rappelez la fille qui a gagné tout à l’heure ? Elle est photographiée en ce moment même avec J.B. Si nous allons directement à son bureau, nous…