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— C’est inutile, Patron. J’ai fait très vite. Jamais il n’aurait pu me suivre. Et s’il m’avait collé au train, j’aurais pris le large de toute façon.

— Oui, oui, je connais votre technique… Mais vous comprendrez mon irritation en apprenant que l’on ne perdait pas votre trace dans un premier temps, puis que vous étiez morte, vingt-quatre heures plus tard.

— Peut-être pas… A Nairobi, il y a eu ce type qui me suivait de trop près et il n’a eu l’occasion de le raconter à personne. Si vous me faites suivre de nouveau, Patron, prévenez quand même vos agents…

— Vendredi, je n’ai pas pour habitude de vous faire suivre. Non, avec vous, je préfère les points de contrôle. Heureusement pour nous, vous n’êtes pas restée morte longtemps. Les terminaux de mes agents de Saint Louis ont été piratés par le gouvernement, mais je peux encore les utiliser. Quand vous avez tenté de nous contacter par trois fois sans vous faire prendre, j’en ai déduit que ce ne pouvait être que vous. Et j’en ai eu la confirmation lorsque vous avez rallié Fargo.

— Qui est l’agent de Fargo ? L’artiste ?

Le Patron n’a pas paru m’entendre.

— Vendredi, il faut que je travaille à présent. Faites votre rapport. Court.

— Oui, monsieur. J’ai quitté ce bateau d’excursion en entrant dans l’Imperium et j’ai gagné Saint Louis, où j’ai découvert que tous les codes de contact étaient grillés. Je suis allée jusqu’à Fargo, puis je suis passée au Canada britannique à vingt-six kilomètres à l’est de Pembina. De là, je suis allée à Vancouver, puis à Bellingham, puis ici.

— Aucun ennui en route ?

— Aucun, monsieur.

— Pas de nouveaux développements pouvant présenter un intérêt professionnel ?

— Non, monsieur.

— Quand vous en aurez le temps, enregistrez-moi un rapport détaillé pour analyse. Ne vous gênez pas pour supprimer les détails que vous ne désireriez pas donner. J’aurai besoin de vous dans les deux ou trois semaines qui viennent. Demain matin, l’école reprend pour vous. A 0900.

— Comment ?

— Ne vous rebiffez pas. Ça n’ajoute rien à votre beauté. Vendredi, ce que vous avez fait est très bien mais il est grand temps que vous exerciez votre véritable profession. A ce stade, devrais-je ajouter. Vous êtes terriblement ignorante et il faut que nous changions cela. Donc, demain matin.

— Oui, monsieur.

(Ignorante ? Vieux salopard. Bien sûr, j’avais été heureuse de le retrouver. Mais ce fauteuil roulant continuait de me troubler.)

22

Le Pajaro Sands est d’ordinaire une pension balnéaire. Il est perdu au fond de la baie de Monterey, pas très loin d’un coin tout aussi perdu : Watsonville. Watsonville est un port pétrolier d’importance mondiale, pourtant, et il a tout le charme d’une vieille crêpe sans confiture. La seule distraction, ce sont les casinos et les bordels de Carmel, à plus de cinquante kilomètres de là. Mais je ne joue pas et je ne tiens pas à payer pour mon plaisir sexuel, même pour les divertissements exotiques que l’on trouve en Californie. Carmel échappait au Patron sans doute parce que c’était trop loin pour un trajet à cheval, sauf durant le week-end, qu’il n’y existait aucune liaison directe par capsule et que le Patron n’utilisait les VEA que pour le travail, même si la Californie était très libérale en ce qui concernait les licences des véhicules à énergie.

Les vraies distractions, au Pajaro Sands, étaient dans la nature : le soleil, le sable et les vagues.

J’avais aimé le surf jusqu’à ce que je le maîtrise parfaitement. Ensuite, cela m’avait ennuyée. Je passais mes journées à bronzer un peu, à nager un peu et à regarder les grands pétroliers. Généralement, il y avait toujours à bord un homme de quart pour nous observer à la jumelle.

Personne ne s’ennuyait parce que nous avions tous accès aux terminaux. De nos jours, les gens se sont tellement habitués aux ordinateurs qu’ils oublient facilement que ce sont de merveilleuses fenêtres sur le monde extérieur. C’est parfois mon cas. On finit par n’utiliser l’ordinateur que pour certains services. Pour payer les factures, téléphoner, suivre les informations, et on néglige ses fonctions les plus enrichissantes. Si l’on paie, on peut tout obtenir d’un terminal, sauf de se glisser dans votre lit.

De la musique ? Je pouvais écouter un concert en direct de Berkeley aussi bien qu’un récital donné à Londres dix ans auparavant par un artiste mort. La musique est toujours aussi « vivante », aussi proche que si l’on était dans la salle. Le temps importe peu aux électrons. Dès qu’une information est entrée dans le réseau, le temps est gelé. Tout ce qu’il suffit de se rappeler, c’est que les trésors infinis du passé sont à votre portée dès que vous pianotez sur les touches.

Le Patron m’avait envoyée faire mes études à un terminal et je crois que je disposais de facilités que n’importe quel étudiant d’Oxford, de la Sorbonne ou de Heidelberg, né plusieurs années auparavant, m’aurait enviées.

Avant tout, je n’avais pas eu le sentiment d’être expédiée à l’école.

Pour ma première journée, on me demanda de me présenter au bibliothécaire en chef. Le Pr Perry était un vieux bonhomme affable que j’avais connu pendant ma formation de base. Il me parut harassé, ce qui était concevable puisque la bibliothèque du Patron était sans nul doute la chose la plus énorme et la plus complexe qui eût été transférée de l’Imperium au Pajaro Sands. Le professeur avait encore quelques semaines de travail devant lui avant que tout soit en ordre. Et le Patron, évidemment, exigeait que tout soit impeccable. La tâche n’était certainement pas facilitée par le fait que le Patron tenait par-dessus tout à la collection de livres imprimés qu’il préférait aux cassettes ou aux disquettes et autres microfiches.

En me voyant, Perry a eu l’air contrarié, puis il m’a désigné une console dans un coin.

— Miss Vendredi, pourquoi ne pas vous asseoir par-là ?

— Que suis-je censée faire ?

— Eh bien… c’est difficile à expliquer. On va certainement vous le dire. Voyez-vous, je suis affreusement débordé et je manque de personnel. Pourquoi ne pas commencer par vous familiariser avec le matériel en étudiant n’importe quel sujet ?

Je n’ai rien remarqué de vraiment spécial. Il existait quelques clés supplémentaires pour l’accès à d’autres bibliothèques importantes. Celles de Harvard, de l’Atlantic Union à Washington ou du British Muséum. On pouvait être interconnecté avec elles sans intervention humaine. Il n’était même pas nécessaire de se raccorder au réseau général. Il était également possible d’avoir une interface avec la bibliothèque du Patron, celle qui se trouvait justement tout à côté de moi. Je pouvais lire ses gros livres reliés si j’en avais envie, en tournant les pages grâce au clavier, sans sortir les volumes de leur environnement d’azote, bien entendu.

En parcourant l’index de la bibliothèque de l’université de Tulane, ce même matin, à la recherche d’éléments historiques sur Vicksburg, je suis tombée sur un renvoi qui concernait les différents types de spectres des étoiles et je m’y suis arrêtée. J’ignorais pourquoi il y avait un tel renvoi ici, mais ils arrivent souvent de manière inopinée dans un texte.