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La plupart des pensionnaires s’installèrent devant la télévision. D’autres regardaient dans le vide, certains parlaient tout seuls à voix basse –

mais qui n’a jamais fait cela ? Veronika remarqua que Maria, la femme la plus âgée, s’était rapprochée d’un groupe plus important, dans un coin de la pièce. Quelques pensionnaires se promenaient à proximité. Veronika tenta de se joindre à eux : elle voulait écouter leur conversation. Elle tâcha de dissimuler ses intentions, mais, lorsqu’elle arriva près d’eux, ils se turent et, tous ensemble, la dévisagèrent.

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« Qu’est-ce que tu veux ? lui demanda un homme âgé qui paraissait être le chef de la Fraternité (si tant est que ce groupe existât réellement, et que Zedka ne fût pas plus folle qu’elle n’en avait l’air).

– Rien, je ne faisais que passer. »

Tous se regardèrent et hochèrent la tête de façon démente. « Elle ne faisait que passer ! » dit l’un d’eux à son voisin. L’autre répéta la phrase plus fort, et, en peu de temps, tous la reprirent en criant.

Veronika ne savait que faire et la peur la paralysait. Un infirmier à la mine patibulaire vint s’enquérir de ce qui leur arrivait.

« Rien, répondit un membre du groupe. Elle ne faisait que passer. Elle est arrêtée là, mais elle va continuer à passer ! »

Le groupe tout entier éclata de rire. Veronika prit un air ironique, sourit, fit demi-tour et s’éloigna, pour que personne ne remarque ses yeux pleins de larmes. Elle se rendit dans le parc sans même prendre un vêtement chaud. Un

infirmier tenta de la convaincre de rentrer, mais un autre arriva bientôt, lui murmura quelque chose, et tous deux la laissèrent en paix, dans le froid. Il était inutile de veiller sur la santé d’un être condamné.

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Elle était troublée, tendue, irritée contre ellemême. Jamais elle ne s’était laissé ébranler par des provocations ; elle avait appris très tôt qu’il fallait garder un air froid et distant en toute circonstance. Pourtant, ces fous avaient réussi à

réveiller en elle la honte, la peur, la colère, l’envie de les tuer, de les blesser par des mots qu’elle n’avait pas osé prononcer.

Peut-être les comprimés – ou le traitement pour la sortir du coma – avaient-ils fait d’elle une femme fragile, incapable de réagir. Elle avait pourtant affronté au cours de son adolescence des situations autrement plus pénibles et, pour la première fois, elle n’avait pas réussi à

ravaler ses larmes ! Elle devait redevenir celle qu’elle était, réagir avec ironie, faire comme si les offenses ne l’atteignaient jamais, car elle leur était supérieure à tous. Qui, dans ce groupe, avait eu le courage de désirer mourir ? Qui, parmi ces gens, planqués derrière les murs de Villete, pouvait lui apprendre la vie ? Jamais elle ne dépendrait de leur aide, pour rien au monde, même s’il lui fallait attendre cinq ou six jours pour mourir.

« Un jour s’est écoulé. Il n’en reste que quatre ou cinq. »

Elle marcha un peu, laissant le froid glacial pénétrer son corps et calmer son sang qui coulait trop vite, son cœur qui battait trop fort. 66

« Très bien, voilà que les heures me sont littéralement comptées et que j’accorde de l’importance aux commentaires de gens que je n’avais jamais vus et que je ne verrai bientôt plus. Je souffre, je m’irrite, je veux attaquer et me défendre. Pourquoi perdre du temps à cela ? »

Mais la réalité, c’est qu’elle gâchait effectivement le peu de temps qui lui restait à lutter pour se tailler un petit territoire dans cette étrange communauté où vous deviez résister si vous ne vouliez pas que les autres vous imposent leurs règles.

« Ce n’est pas possible. Je n’ai jamais été ainsi. Je ne me suis jamais battue pour des sottises. »

Elle s’arrêta au milieu du parc gelé. Justement parce qu’elle pensait que tout était sottise, elle avait fini par accepter ce que la vie lui avait naturellement imposé. Adolescente, elle pensait qu’il était trop tôt pour choisir ; jeune fille, elle s’était persuadée qu’il était trop tard pour changer. Et à quoi avait-elle dépensé toute son énergie, jusqu’à présent ? A faire en sorte que rien ne change dans sa vie. Elle avait sacrifié nombre de ses désirs afin que ses parents continuent de l’aimer comme ils l’aimaient quand elle était enfant, même si elle savait que le véritable amour se modifie avec le temps, grandit, et 67

découvre de nouvelles manières de s’exprimer. Un jour où elle avait entendu sa mère, en larmes, lui avouer que son mariage était fichu, Veronika était allée trouver son père, elle avait pleuré, menacé, et lui avait finalement arraché la promesse qu’il ne quitterait pas la maison – sans imaginer qu’ils devraient le payer très cher tous les deux.

Quand elle avait décidé de trouver un emploi, elle avait refusé une proposition séduisante dans une entreprise qui venait de s’installer dans son pays tout récemment créé, pour accepter un travail à la bibliothèque publique, où le revenu était faible mais assuré. Elle allait travailler tous les jours à la même heure, laissait entendre clairement à ses supérieurs qu’ils ne devaient pas voir en elle une menace ; elle était satisfaite, elle n’avait pas l’intention de batailler pour une promotion : tout ce qu’elle désirait, c’était son salaire à la fin du mois.

Elle avait loué une chambre au couvent parce que les religieuses exigeaient que toutes les locataires rentrent à une certaine heure et qu’elles fermaient la porte d’entrée à clef après : celle qui restait dehors devrait dormir dans la rue. Ainsi, elle avait toujours une véritable excuse à donner à ses petits amis pour ne pas être obligée de passer la nuit dans des hôtels ou des lits étrangers. 68

Quand elle rêvait de se marier, elle s’imaginait dans un petit chalet dans les environs de Ljubljana, avec un homme très différent de son père, qui gagnerait assez d’argent pour subvenir aux besoins de sa famille et se satisferait de vivre avec elle au coin du feu, en contemplant les montagnes enneigées.

Elle avait appris à donner aux hommes une quantité précise de plaisir – ni plus, ni moins, juste le nécessaire. Elle n’éprouvait de ressentiment envers personne, car cela aurait impliqué

de réagir, de combattre un ennemi, et d’en supporter ensuite les conséquences imprévisibles, la vengeance par exemple.

Quand elle eut enfin obtenu presque tout ce qu’elle désirait dans la vie, Veronika était arrivée à la conclusion que son existence n’avait pas de sens, parce que tous les jours se ressemblaient. Et elle avait décidé de mourir. Veronika rentra à l’intérieur et se dirigea vers le groupe réuni dans un coin du salon. Les gens bavardaient avec animation, mais à son approche ils firent silence. Elle alla droit jusqu’à l’homme le plus âgé, qui semblait être le chef, et avant qu’on ait pu la 69

retenir, elle le frappa au visage d’une claque retentissante.

« Vous allez réagir ? demanda-t-elle, assez fort pour être entendue de tous les occupants du salon. Vous allez faire quelque chose ?

– Non. » L’homme se passa la main sur le visage. Un mince filet de sang coula de son nez.

« Tu ne nous perturberas pas très longtemps. »

Elle quitta le salon et se rendit à l’infirmerie d’un air triomphant. Elle venait de commettre un geste qu’elle n’avait jamais commis auparavant. Trois jours s’étaient écoulés depuis l’incident avec le groupe que Zedka appelait la Fraternité. Veronika regrettait d’avoir giflé l’homme – non qu’elle redoutât sa réaction, mais parce que, en raison de ce geste nouveau, elle risquait de se convaincre que la vie en valait la peine, et ce serait une souffrance inutile puisqu’il lui faudrait de toute façon quitter ce monde. Elle n’eut d’autre issue que de s’éloigner de tout et de tous, et de s’efforcer par tous les moyens d’obéir aux codes et aux règlements de Villete. Elle s’adapta à la routine imposée par la maison de santé : réveil matinal, petit déjeuner, promenade dans le parc, déjeuner, salon, nouvelle promenade, souper, télévision et au lit. 70