Et tu me vois, avec des cuisses en guise d’écouteurs sur les manettes, le nez oblique pour assurer la survie du mec, en train de lui chanter en auvergnat dans le delco, puis de poursuivre par la tyrolienne à haute fréquence. Et tout, et tout, je te connais, vieux pas de vice, si sournois du kangourou, mon drôle, qui bande à part, mine de rien, en lisant La Croix ou La Bannière après avoir pratiqué un orifice dans le baveux. Tu comptes les coups, pas vrai ? Tu te dis encore : là, il l’interrompt de la minette pour passer au calçage épique. Saumur ! Il l’encadre noir. Le pageot ronronne. Bon, et brusquement, il quitte mam’zelle net, la privant à outrance, pour lui faire tourner le dargif du côté de Montmartre. Je cherche fortune autour du chanoine ! (Je te l’ai déjà dite, mais c’est toujours bon ; si on t’interdisait les répétitions, tézigue, ça fait des décades que tu moufterais plus, pauvre nœud !). Avoue que tu me supposes en train de lui expliquer le coup du centaure réversible ? Bicéphale (ô bil). L’entrée de Jehanne of Arc à Reims, drivant cette pomme de Charles VII. L’emmenant sacrer comme une grande sœur emmène son petit frelot chez le merlan pour lui faire couper les douilles. Le côté : « Vous allez me sacrer le petit et veillez à ne pas lui foutre de saint-chrème dans les yeux, il a de la conjonctivite ». Hue, mon beau palefroi qui n’a pas froid aux châsses ! Oui, tout ça tu le projettes dans ta cervelette débile (Buffalo). Eh bien, laisse-moi te dire que tu te gourres à ne plus savoir où le mettre !
Rarement, que dis-je : rarissimement il m’est arrivé de presser sur ma poitrine une gonzesse splendide et ne pas aller au fade. J’ai beau chercher, les exemples antérieurs ne me viennent pas en mémoire. Mais là, franchement, le phénomène se produit. Non que je n’aie pas envie de me l’octroyer, mais un sentiment confus me retient, fait de timidité, de scrupules, de je ne sais quoi encore de véry émotionnel.
Alors je lui parle. Ça vient sans préméditation. Des mots-fleurs, de ceux qu’on offre comme tu cueilles les coquelicots d’un champ pour les tendre à ta belle et qui, par la grâce de l’instant, deviennent plus précieux que des orchidées. Oui, des mots pour chanter sans musique. Des mots qui ne s’enchaînent pas parce que chacun d’eux se suffit à lui-même. Je lui dis la douceur infinie de ce moment d’inconnu. Elle que je ne savais pas une heure plus tôt et qui est là. Elle, qu’on est venu de très loin concevoir ici. Et puis moi… Et cette chambre de vieil homme presque mort, plus somptueuse que tous les palais d’Arabie. Et le miracle de son abandon spontané. Mais je ne la toucherai pas plus loin. Ne l’embrasserai pas. Cet instant est trop beau pour en engendrer d’autres. Il faut le conserver tel qu’il est venu par ma main tendue. Et je dis je ne sais plus quoi et elle répond par le plus merveilleux des silences.
Du temps s’écoule encore. Jusqu’à ce qu’on entende défiler cette merderie de troupe dans l’avenue de la Revolución, musique en tête, pas cadencé. La force en marche. La gloriole. Le charme est rompu. Elle se redresse, s’écarte de moi. Elle a des larmes dans ses étoiles. « Merci, balbutie-t-elle, jamais je n’avais vécu ça ».
Et malgré que ce soit jour sans rire au San Bravo, elle me sourit. Tu ne peux pas comprendre…
La musique grossit. Papoum papoum. Cuivres et cymbales. Elle commence à diminuer d’intensité.
— Avez-vous écouté la radio, ce matin ? demandé-je.
— Oui.
— Rien de particulier ?
— Rien.
Quelque chose me tarabuste la gamberge : le président Chiraco devrait être infiniment clamsé. A moins qu’il n’ait une seconde fois renoncé à mes drôles de guerrières blondes, ce maniaque.
— Vous travaillez aujourd’hui, Hildegarde ?
— Bien sûr.
— Vous ne pourriez pas essayer de savoir ce qu’est devenue une grosse femme déguisée en folle de Chaillot qui était demeurée dans l’intimité du président et qu’il aurait, m’a-t-on dit, fait embastiller ?
Elle hoche la tête.
— Je sais effectivement qu’il l’a fait jeter en prison, et pas dans n’importe laquelle : dans sa prison personnelle où seul Kilébo Kantibez, son secrétaire, a accès.
Je frémis.
— Où se trouve cet aimable endroit ?
— Derrière le palais. C’est une construction récente, au fond du parc. Elle est surveillée en permanence par une section de la garde de cuivre, la garde privée du président. Les geôliers sont sourds-muets et analphabètes afin qu’ils ne puissent pas communiquer avec leurs pensionnaires. Il s’agit de vraies brutes sanguinaires qui font peur à tout le monde. La prison ne comporte qu’une seule ouverture, qu’encadrent deux mitrailleuses. C’est un véritable fortin de béton que des bouches d’aération alimentent en oxygène.
Je réprime une grimace d’hépatique en crise.
— Et vous dites que seul son secrétaire a le droit d’y pénétrer ?
— Uniquement lui.
— Vous le fréquentez ?
Elle a un frisson authentique.
— Oh mon Dieu, non, heureusement, c’est un être effroyable.
— Un jeune type étriqué, habillé de noir, avec de grosses lèvres grises et des dents jaunes ?
— Vous le connaissez donc ?
— J’ai eu une conversation avec lui, en effet.
Je réfléchis un petit bout de moment et je murmure :
— Hildegarde, il va falloir que je fasse sortir la grosse femme de cette prison !
— C’est impossible, me répond-elle, à moi, Français !
CHAPITRE ONZE
DANS LEQUEL
LA VIE M’APPORTE UNE DÉCEPTION GROSSE COMME ÇA
Je passe ma matinée à écouter la radio.
Beaucoup de marches militaires, de zizique folklorique, de chants nationaux, le tout saupoudré d’informations tendancieuses et de professions de foi pour célébrer la personne et les grands mérites de Tiago Chiraco. Ce sont des odes, des prières, des cris de liesse. En plein taratata, voilà une voix qui hurle : « Dieu protège à jamais notre indispensable et vénéré président, garant des institutions, puits de sagesse, père du peuple, abonné au gaz, fils aîné de la sainte église catholique apostolique san bravienne ! » Et t’as des chœurs enregistrés qui répondent en canon (naturellement) : Dieu LE protège ! C’est charmant, un poil émouvant, et ça te donne envie d’adhérer au système décimal. Les bulletins se succèdent sans apporter la nouvelle que j’attends. On dit comme ça que le Vénéré est en mer pour inspecter la défense côtière du San Bravo et qu’il va rentrer en fin de journée. C’est tout.