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On rendit compte à Athos du succès de l’expédition ; et comme il était dix heures du soir, chacun se retira dans son appartement.

Le lendemain, en ouvrant les yeux, ce fut le comte à son tour qui aperçut Raoul à son chevet. Le jeune homme était tout habillé et lisait un livre nouveau de M. Chapelain.

– Déjà levé, Raoul ? dit le comte.

– Oui, monsieur, répondit le jeune homme avec une légère hésitation, j’ai mal dormi.

– Vous, Raoul ! vous avez mal dormi ? quelque chose vous préoccupait donc ? demanda Athos.

– Monsieur, vous allez dire que j’ai bien grande hâte de vous quitter quand je viens d’arriver à peine, mais…

– Vous n’aviez donc que deux jours de congé, Raoul ?

– Au contraire, monsieur, j’en ai dix, aussi n’est-ce point au camp que je désirerais aller.

Athos sourit.

– Où donc, dit-il, à moins que ce ne soit un secret, vicomte ? Vous voilà presque un homme, puisque vous avez fait vos premières armes, et vous avez conquis le droit d’aller où vous voulez sans me le dire.

– Jamais, monsieur, dit Raoul, tant que j’aurai le bonheur de vous avoir pour protecteur, je ne croirai avoir le droit de

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m’affranchir d’une tutelle qui m’est si chère. J’aurais donc le désir d’aller passer un jour à Blois seulement. Vous me regardez et vous allez rire de moi ?

– Non, au contraire, dit Athos en étouffant un soupir, non, je ne ris pas, vicomte. Vous avez envie de revoir Blois, mais c’est tout naturel !

– Ainsi, vous me le permettez ? s’écria Raoul tout joyeux.

– Assurément, Raoul.

– Au fond du cœur, monsieur, vous n’êtes point fâché ?

– Pas du tout. Pourquoi serais-je fâché de ce qui vous fait plaisir ?

– Ah ! monsieur, que vous êtes bon ! s’écria le jeune

homme faisant un mouvement pour sauter au cou d’Athos, mais le respect l’arrêta.

Athos lui ouvrit ses bras.

– Ainsi je puis partir tout de suite ?

– Quand vous voudrez, Raoul.

Raoul fit trois pas pour sortir.

– Monsieur, dit-il, j’ai pensé à une chose, c’est que c’est à madame la duchesse de Chevreuse, si bonne pour moi, que j’ai dû mon introduction près de M. le Prince.

– Et que vous lui devez un remerciement, n’est-ce pas, Raoul ?

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– Mais il me semble, monsieur ; cependant c’est à vous de décider.

– Passez par l’hôtel de Luynes, Raoul, et faites demander si madame la duchesse peut vous recevoir. Je vois avec plaisir que vous n’oubliez pas les convenances. Vous prendrez Grimaud et Olivain.

– Tous deux, monsieur ? demanda Raoul avec étonnement.

Raoul salua et sortit.

En lui regardant fermer la porte et en l’écoutant appeler de sa voix joyeuse et vibrante Grimaud et Olivain, Athos soupira.

– C’est bien vite me quitter, pensa-t-il en secouant la tête ; mais il obéit à la loi commune. La nature est ainsi faite, elle regarde en avant. Décidément il aime cette enfant ; mais m’aimera-t-il moins pour en aimer d’autres ?

Et Athos s’avoua qu’il ne s’attendait point à ce prompt dé-

part ; mais Raoul était si heureux que tout s’effaça dans l’esprit d’Athos devant cette considération.

À dix heures tout était prêt pour le départ. Comme Athos regardait Raoul monter à cheval, un laquais le vint saluer de la part de madame de Chevreuse. Il était chargé de dire au comte de La Fère qu’elle avait appris le retour de son jeune protégé, ainsi que la conduite qu’il avait tenue à la bataille et qu’elle serait fort aise de lui faire ses félicitations.

– Dites à madame la duchesse, répondit Athos, que M. le vicomte montait à cheval pour se rendre à l’hôtel de Luynes.

Puis, après avoir fait de nouvelles recommandations à

Grimaud, Athos fit de la main signe à Raoul qu’il pouvait partir.

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Au reste, en y réfléchissant, Athos songeait qu’il n’y avait point de mal peut-être à ce que Raoul s’éloignât de Paris en ce moment.

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XLV. Encore une reine qui demande secours

Athos avait envoyé prévenir Aramis dès le matin et avait donné sa lettre à Blaisois, seul serviteur qui lui fût resté. Blaisois trouva Bazin revêtant sa robe de bedeau ; il était ce jour-là de service à Notre-Dame.

Athos avait recommandé à Blaisois de tâcher de parler à Aramis lui-même. Blaisois, grand et naïf garçon, qui ne connaissait que sa consigne, avait donc demandé l’abbé d’Herblay, et, malgré les assurances de Bazin qu’il n’était pas chez lui, il avait insisté de telle façon que Bazin s’était mis fort en colère. Blaisois, voyant Bazin en costume d’église, s’était peu inquiété de ses dénégations et avait voulu passer outre, croyant celui auquel il avait affaire doué de toutes les vertus de son habit, c’est-à-dire de la patience et de la charité chrétiennes.

Mais Bazin, toujours valet de mousquetaire lorsque le sang montait à ses gros yeux, saisit un manche à balai et rossa Blaisois en lui disant :

– Vous avez insulté l’Église ; mon ami, vous avez insulté l’Église.

En ce moment et à ce bruit inaccoutumé, Aramis était apparu entr’ouvrant avec précaution la porte de sa chambre à coucher. Alors Bazin avait posé respectueusement son balai sur un des deux bouts, comme il avait vu à Notre-Dame le suisse faire de sa hallebarde ; et, Blaisois, avec un regard de reproche adressé au cerbère, avait tiré sa lettre de sa poche et l’avait présentée à Aramis.

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– Du comte de La Fère ? dit Aramis, c’est bien.

Puis il était rentré sans même demander la cause de tout ce bruit.

Blaisois revint tristement à l’hôtel du Grand-Roi-

Charlemagne. Athos lui demanda des nouvelles de sa commission. Blaisois raconta son aventure.

– Imbécile ! dit Athos en riant, tu n’as donc pas annoncé que tu venais de ma part ?

– Non, monsieur.

– Et qu’a dit Bazin quand il a su que vous étiez à moi ?

– Ah ! monsieur, il m’a fait toute sorte d’excuses et m’a forcé à boire deux verres d’un très bon vin muscat, dans lequel il m’a fait tremper trois ou quatre biscuits excellents ; mais c’est égal, il est brutal en diable. Un bedeau ! fi donc !

– Bon, pensa Athos, du moment où Aramis a reçu ma let-

tre, si empêché qu’il soit, Aramis viendra.

À dix heures, Athos, avec son exactitude habituelle, se trouvait sur le pont du Louvre. Il y rencontra lord de Winter, qui arrivait à l’instant même.

Ils attendirent dix minutes à peu près.

Milord de Winter commençait à craindre qu’Aramis ne vînt pas.

– Patience, dit Athos, qui tenait ses yeux fixés dans la direction de la rue du Bac, patience, voici un abbé qui donne une

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gourmade à un homme et qui salue une femme, ce doit être Aramis.

C’était lui en effet : un jeune bourgeois qui bayait aux cor-neilles s’était trouvé sur son chemin, et d’un coup de poing Aramis, qu’il avait éclaboussé, l’avait envoyé à dix pas. En même temps une de ses pénitentes avait passé ; et comme elle était jeune et jolie, Aramis l’avait saluée de son plus gracieux sourire.

En un instant Aramis fut près d’eux.

Ce furent, comme on le comprend bien, de grandes em-

brassades entre lui et lord de Winter.