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En effet, au sortir de Notre-Dame, le coadjuteur avait appris l’événement. Quoique à peu près engagé avec les principaux frondeurs, il ne l’était point assez pour qu’il ne pût faire retraite si la cour lui offrait les avantages qu’il ambitionnait et auxquels la coadjutorerie n’était qu’un acheminement. M. de Retz voulait être archevêque en remplacement de son oncle, et cardinal, comme Mazarin. Or, le parti populaire pouvait difficilement lui accorder ces faveurs toutes royales. Il se rendait donc au palais pour faire compliment à la reine sur la bataille de Lens, déter-

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miné d’avance à agir pour ou contre la cour, selon que son compliment serait bien ou mal reçu.

Le coadjuteur fut donc annoncé ; il entra, et, à son aspect, toute cette cour triomphante redoubla de curiosité pour entendre ses paroles.

Le coadjuteur avait à lui seul à peu près autant d’esprit que tous ceux qui étaient réunis là pour se moquer de lui. Aussi son discours fut-il si parfaitement habile, que, si bonne envie que les assistants eussent d’en rire, ils n’y trouvaient point prise. Il termina en disant qu’il mettait sa faible puissance au service de Sa Majesté.

La reine parut, tout le temps qu’elle dura, goûter fort la harangue de M. le coadjuteur ; mais cette harangue terminée par cette phrase, la seule qui donnât prise aux quolibets, Anne se retourna, et un coup d’œil décoché vers ses favoris leur annonça qu’elle leur livrait le coadjuteur. Aussitôt les plaisants de cour se lancèrent dans la mystification. Nogent-Bautru, le bouffon de la maison, s’écria que la reine était bien heureuse de trouver les secours de la religion dans un pareil moment.

Chacun éclata de rire.

Le comte de Villeroy dit qu’il ne savait pas comment on avait pu craindre un instant, quand on avait pour défendre la cour contre le parlement et les bourgeois de Paris, M. le coadjuteur qui, d’un signe, pouvait lever une armée de curés, de suisses et de bedeaux.

Le maréchal de La Meilleraie ajouta que, le cas échéant où l’on en viendrait aux mains, et où M. le coadjuteur ferait le coup de feu, il était fâcheux seulement que M. le coadjuteur ne pût pas être reconnu à un chapeau rouge dans la mêlée, comme Henri IV l’avait été à sa plume blanche à la bataille d’Ivry.

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Gondy, devant cet orage qu’il pouvait rendre mortel pour les railleurs, demeura calme et sévère. La reine lui demanda alors s’il avait quelque chose à ajouter au beau discours qu’il venait de lui faire.

– Oui, Madame, dit le coadjuteur, j’ai à vous prier d’y réflé-

chir à deux fois avant de mettre la guerre civile dans le royaume.

La reine tourna le dos et les rires recommencèrent.

Le coadjuteur salua et sortit du palais en lançant au cardinal, qui le regardait, un de ces regards qu’on comprend entre ennemis mortels. Ce regard était si acéré, qu’il pénétra jusqu’au fond du cœur de Mazarin, et que celui-ci, sentant que c’était une déclaration de guerre, saisit le bras de d’Artagnan et lui dit :

– Dans l’occasion, monsieur, vous reconnaîtrez bien cet homme, qui vient de sortir, n’est-ce pas ?

– Oui, Monseigneur, dit-il.

Puis, se tournant à son tour vers Porthos :

– Diable ! dit-il, cela se gâte ; je n’aime pas les querelles entre les gens d’Église.

Gondy se retira en semant les bénédictions sur son passage et en se donnant le malin plaisir de faire tomber à ses genoux jusqu’aux serviteurs de ses ennemis.

– Oh ! murmura-t-il en franchissant le seuil du palais, cour ingrate, cour perfide, cour lâche ! je t’apprendrai demain à rire, mais sur un autre ton.

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Mais tandis que l’on faisait des extravagances de joie au Palais-Royal pour renchérir sur l’hilarité de la reine, Mazarin, homme de sens, et qui d’ailleurs avait toute la prévoyance de la peur, ne perdait pas son temps à de vaines et dangereuses plaisanteries : il était sorti derrière le coadjuteur, assurait ses comptes, serrait son or, et faisait, par des ouvriers de confiance, pratiquer des cachettes dans ses murailles.

En rentrant chez lui, le coadjuteur apprit qu’un jeune homme était venu après son départ et l’attendait ; il demanda le nom de ce jeune homme, et tressaillit de joie en apprenant qu’il s’appelait Louvières.

Il courut aussitôt à son cabinet ; en effet le fils de Broussel, encore tout furieux et tout sanglant de la lutte contre les gens du roi, était là. La seule précaution qu’il eût prise pour venir à l’archevêché avait été de déposer son arquebuse chez un ami.

Le coadjuteur alla à lui et lui tendit la main. Le jeune homme le regarda comme s’il eût voulu lire au fond de son cœur.

– Mon cher monsieur Louvières, dit le coadjuteur, croyez que je prends une part bien réelle au malheur qui vous arrive.

– Est-ce vrai et parlez-vous sérieusement ? dit Louvières.

– Du fond du cœur, dit de Gondy.

– En ce cas, Monseigneur, le temps des paroles est passé, et l’heure d’agir est venue ; Monseigneur, si vous le voulez, mon père, dans trois jours, sera hors de prison, et dans six mois vous serez cardinal.

Le coadjuteur tressaillit.

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– Oh ! parlons franc, dit Louvières, et jouons cartes sur table. on ne sème pas pour trente mille écus d’aumônes comme vous l’avez fait depuis six mois par pure charité chrétienne, ce serait trop beau. Vous êtes ambitieux, c’est tout simple : vous êtes homme de génie et vous sentez votre valeur. Moi je hais la cour et n’ai, en ce moment-ci, qu’un seul désir, la vengeance.

Donnez-nous le clergé et le peuple, dont vous disposez ; moi, je vous donne la bourgeoisie et le parlement ; avec ces quatre élé-

ments, dans huit jours Paris est à nous, et, croyez-moi, monsieur le coadjuteur, la cour donnera par crainte ce qu’elle ne donnerait pas par bienveillance.

Le coadjuteur regarda à son tour Louvières de son œil per-

çant.

– Mais, monsieur Louvières, savez-vous que c’est tout bonnement la guerre civile que vous me proposez là ?

– Vous la préparez depuis assez longtemps, Monseigneur, pour qu’elle soit la bienvenue de vous.

– N’importe, dit le coadjuteur, vous comprenez que cela demande réflexion ?

– Et combien d’heures demandez-vous ?

– Douze heures, monsieur. Est-ce trop ?

– Il est midi ; à minuit je serai chez vous.

– Si je n’étais pas rentré, attendez-moi.

– À merveille. À minuit, Monseigneur.

– À minuit, mon cher monsieur Louvières.

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Resté seul, Gondy manda chez lui tous les curés avec lesquels il était en relations. Deux heures après, il avait réuni trente desservants des paroisses les plus populeuses et par conséquent les plus remuantes de Paris.

Gondy leur raconta l’insulte qu’on venait de lui faire au Palais-Royal, et rapporta les plaisanteries de Bautru, du comte de Villeroy et du maréchal de La Meilleraie. Les curés lui demandèrent ce qu’il y avait à faire.

– C’est tout simple, dit le coadjuteur ; vous dirigez les consciences, eh bien ! sapez-y ce misérable préjugé de la crainte et du respect des rois ; apprenez à vos ouailles que la reine est un tyran, et répétez, tant et si fort que chacun le sache, que les malheurs de la France viennent du Mazarin, son amant et son corrupteur ; commencez l’œuvre aujourd’hui, à l’instant même, et dans trois jours, je vous attends au résultat. En outre, si quelqu’un de vous a un bon conseil à me donner, qu’il reste, je l’écouterai avec plaisir.