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Le mendiant hocha la tête.

– Ce sont de tristes événements, monsieur le curé, qui, comme toujours, retombent sur le pauvre peuple. Quant à ce qu’on en dit, tout le monde est mécontent, tout le monde se plaint, mais qui dit tout le monde ne dit personne.

– Expliquez-vous, mon cher ami, dit le coadjuteur.

– Je dis que tous ces cris, toutes ces plaintes, toutes ces malédictions ne produiront qu’une tempête et des éclairs, voilà tout ; mais que le tonnerre ne tombera que lorsqu’il y aura un chef pour le diriger.

– Mon ami, dit Gondy, vous me paraissez un habile

homme ; seriez-vous disposé à vous mêler d’une petite guerre civile dans le cas où nous en aurions une, et à mettre à la dispo-

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sition de ce chef, si nous en trouvions un, votre pouvoir personnel et l’influence que vous avez acquise sur vos camarades ?

– Oui, monsieur, pourvu que cette guerre fût approuvée par l’Église, et par conséquent pût me conduire au but que je veux atteindre, c’est-à-dire à la rémission de mes péchés.

– Cette guerre sera non seulement approuvée, mais encore dirigée par elle. Quant à la rémission de vos péchés, nous avons M. l’archevêque de Paris qui tient de grands pouvoirs de la cour de Rome, et même M. le coadjuteur qui possède des indulgences plénières ; nous vous recommanderions à lui.

– Songez, Maillard, dit le curé, que c’est moi qui vous ai recommandé à monsieur qui est un seigneur tout-puissant, et qui en quelque sorte ai répondu de vous.

– Je sais, monsieur le curé, dit le mendiant, que vous avez toujours été excellent pour moi ; aussi, de mon côté, suis-je tout disposé à vous être agréable.

– Et croyez-vous votre pouvoir aussi grand sur vos confrè-

res que me le disait tout à l’heure M. le curé ?

– Je crois qu’ils ont pour moi une certaine estime, dit le mendiant avec orgueil, et que non seulement ils feront tout ce que je leur ordonnerai, mais encore que partout où j’irai ils me suivront.

– Et pouvez-vous me répondre de cinquante hommes bien

résolus, de bonnes âmes oisives et bien animées, de braillards capables de faire tomber les murs du Palais-Royal en criant :

« À bas le Mazarin ! » comme tombaient autrefois ceux de Jéri-cho ?

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– Je crois, dit le mendiant, que je puis être chargé de choses plus difficiles et plus importantes que cela.

– Ah ! ah ! dit Gondy, vous chargeriez-vous donc dans une nuit de faire une dizaine de barricades ?

– Je me chargerais d’en faire cinquante, et, le jour venu, de les défendre.

– Pardieu, dit de Gondy, vous parlez avec une assurance qui me fait plaisir, et puisque M. le curé me répond de vous…

– J’en réponds, dit le curé.

– Voici un sac contenant cinq cents pistoles en or, faites toutes vos dispositions, et dites-moi où je puis vous retrouver ce soir à dix heures.

– Il faudrait que ce fût dans un endroit élevé, et d’où un signal fait pût être vu dans tous les quartiers de Paris.

– Voulez-vous que je vous donne un mot pour le vicaire de Saint-Jacques-la-Boucherie ? Il vous introduira dans une des chambres de la tour, dit le curé.

– À merveille, dit le mendiant.

– Donc, dit le coadjuteur, ce soir, à dix heures ; et si je suis content de vous, il y aura à votre disposition un autre sac de cinq cents pistoles.

Les yeux du mendiant brillèrent d’avidité, mais il réprima cette émotion.

– À ce soir, monsieur, répondit-il, tout sera prêt.

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Et il reporta sa chaise dans l’église, rangea près de sa chaise son seau et son goupillon, alla prendre de l’eau bénite au bénitier, comme s’il n’avait pas confiance dans la sienne, et sortit de l’église.

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XLIX. La tour de Saint-Jacques-la-Boucherie

À six heures moins un quart, M. de Gondy avait fait toutes ses courses et était rentré à l’archevêché.

À six heures on annonça le curé de Saint-Merri.

Le coadjuteur jeta vivement les yeux derrière lui et vit qu’il était suivi d’un autre homme.

– Faites entrer, dit-il.

Le curé entra, et Planchet avec lui.

– Monseigneur, dit le curé de Saint-Merri, voici la personne dont j’ai eu l’honneur de vous parler.

Planchet salua de l’air d’un homme qui a fréquenté les bonnes maisons.

– Et vous êtes disposé à servir la cause du peuple ? demanda Gondy.

– Je crois bien, dit Planchet : je suis frondeur dans l’âme.

Tel que vous me voyez, Monseigneur, je suis condamné à être pendu.

– Et à quelle occasion ?

– J’ai tiré des mains des sergents de Mazarin un noble seigneur qu’ils reconduisaient à la Bastille, où il était depuis cinq ans.

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– Vous le nommez ?

– Oh ! Monseigneur le connaît bien : c’est le comte de Rochefort.

– Ah ! vraiment oui ! dit le coadjuteur, j’ai entendu parler de cette affaire : vous aviez soulevé tout le quartier, m’a-t-on dit ? – À peu près, dit Planchet d’un air satisfait de lui-même.

– Et vous êtes de votre état ?…

– Confiseur, rue des Lombards.

– Expliquez-moi comment il se fait qu’exerçant un état si pacifique vous ayez des inclinations si belliqueuses ?

– Comment Monseigneur, étant d’Église, me reçoit-il

maintenant en habit de cavalier, avec l’épée au côté et les éperons aux bottes ?

– Pas mal répondu, ma foi ! dit Gondy en riant ; mais, vous le savez, j’ai toujours eu, malgré mon rabat, des inclinations guerrières.

– Eh bien, Monseigneur, moi, avant d’être confiseur, j’ai été trois ans sergent au régiment de Piémont, et avant d’être trois ans au régiment de Piémont, j’ai été dix-huit mois laquais de M. d’Artagnan.

– Le lieutenant aux mousquetaires ? demanda Gondy.

– Lui-même, Monseigneur.

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– Mais on le dit mazarin enragé ?

– Heu… fit Planchet.

– Que voulez-vous dire ?

– Rien, Monseigneur. M. d’Artagnan est au service ;

M. d’Artagnan fait son état de défendre Mazarin, qui le paye, comme nous faisons, nous autres bourgeois, notre état

d’attaquer le Mazarin, qui nous vole.

– Vous êtes un garçon intelligent, mon ami, peut-on compter sur vous ?

– Je croyais, dit Planchet, que M. le curé vous avait répondu pour moi.

– En effet ; mais j’aime à recevoir cette assurance de votre bouche.

– Vous pouvez compter sur moi, Monseigneur, pourvu qu’il s’agisse de faire un bouleversement par la ville.

– Il s’agit justement de cela. Combien d’hommes croyez-vous pouvoir rassembler dans la nuit ?

– Deux cents mousquets et cinq cents hallebardes.

– Qu’il y ait seulement un homme par chaque quartier qui en fasse autant, et demain nous aurons une assez forte armée.

– Mais oui.

– Seriez-vous disposé à obéir au comte de Rochefort ?

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– Je le suivrais en enfer ; et ce n’est pas peu dire, car je le crois capable d’y descendre.