Выбрать главу

– Vous êtes un grand politique, ma reine, dit Mazarin, voyons le moyen.

– 733 –

Et il cacha ce qu’il écrivait en glissant la lettre commencée sous du papier blanc.

– Ils veulent me prendre le roi, vous savez ? dit la reine.

– Hélas ! oui ! et me pendre, moi.

– Ils n’auront pas le roi.

– Et ils ne me pendront pas, benone.

– Écoutez : je veux leur enlever mon fils et moi-même, et vous avec moi ; je veux que cet événement, qui du jour au lendemain changera la face des choses, s’accomplisse sans que d’autres le sachent que vous, moi et une troisième personne.

– Et quelle est cette troisième personne ?

– M. le Prince.

– Il est donc arrivé, comme on me l’avait dit ?

– Hier soir.

– Et vous l’avez vu ?

– Je le quitte.

– Il prête les mains à ce projet ?

– Le conseil vient de lui.

– Et Paris ?

– Il l’affame et le force à se rendre à discrétion.

– 734 –

– Le projet ne manque pas de grandiose, mais je n’y vois qu’un empêchement.

– Lequel ?

– L’impossibilité.

– Parole vide de sens. Rien n’est impossible.

– En projet.

– En exécution. Avons-nous de l’argent ?

– Un peu, dit Mazarin tremblant qu’Anne d’Autriche ne

demandât à puiser dans sa bourse.

– Avons-nous des troupes ?

– Cinq ou six mille hommes.

– Avons-nous du courage ?

– Beaucoup.

– Alors la chose est facile. Oh ! comprenez-vous, Giulio ?

Paris, cet odieux Paris, se réveillant un matin sans reine et sans roi, cerné, assiégé, affamé, n’ayant plus pour toute ressource que son stupide parlement et son maigre coadjuteur aux jambes torses !

– Joli ! joli ! dit Mazarin : je comprends l’effet ; mais je ne vois pas le moyen d’y arriver.

– Je le trouverai, moi !

– 735 –

– Vous savez que c’est la guerre, la guerre civile, ardente, acharnée, implacable.

– Oh ! oui, oui, la guerre, dit Anne d’Autriche ; oui, je veux réduire cette ville rebelle en cendres ; je veux éteindre le feu dans le sang ; je veux qu’un exemple effroyable éternise le crime et le châtiment. Paris ! je le hais, je le déteste.

– Tout beau, Anne, vous voilà sanguinaire ! Prenez garde, nous ne sommes pas au temps des Malatesta et des Castruccio Castracani ; vous vous ferez décapiter, ma belle reine, et ce serait dommage.

– Vous riez.

– Je ris très peu, la guerre est dangereuse avec tout un peuple : voyez votre frère Charles Ier, il est mal, très mal.

– Nous sommes en France et je suis Espagnole.

– Tant pis, per Baccho, tant pis, j’aimerais mieux que vous fussiez française, et moi aussi : on nous détesterait moins tous les deux.

– Cependant vous m’approuvez ?

– Oui, si je vois la chose possible.

– Elle l’est, c’est moi qui vous le dis ; faites vos préparatifs de départ.

– Moi ! je suis toujours prêt à partir ; seulement, vous le savez, je ne pars jamais… et cette fois probablement pas plus que les autres.

– Enfin, si je pars, partirez-vous ?

– 736 –

– J’essaierai.

– Vous me faites mourir, avec vos peurs, Giulio, et de quoi donc avez-vous peur ?

– De beaucoup de choses.

– Desquelles ?

La physionomie de Mazarin, de railleuse qu’elle était, devint sombre.

– Anne, dit-il, vous n’êtes qu’une femme, et, comme

femme, vous pouvez insulter à votre aise les hommes, sûre que vous êtes de l’impunité : vous m’accusez d’avoir peur : je n’ai pas tant peur que vous, puisque je ne me sauve pas, moi. Contre qui crie-t-on ? Est-ce contre vous ou contre moi ? Qui veut-on pendre ? Est-ce vous ou moi ? Eh bien, je fais tête à l’orage, moi, cependant, que vous accusez d’avoir peur, non pas en bravache, ce n’est pas ma mode, mais je tiens. Imitez-moi, pas tant d’éclat, plus d’effet. Vous criez très haut, vous n’aboutissez à rien. Vous parlez de fuir !

Mazarin haussa les épaules, prit la main de la reine et la conduisit à la fenêtre :

– Regardez !

– Eh bien ? dit la reine aveuglée par son entêtement.

– Eh bien, que voyez-vous de cette fenêtre ? Ce sont, si je ne m’abuse, des bourgeois cuirassés, casqués, armés de bons mousquets, comme au temps de la Ligue, et qui regardent si bien la fenêtre d’où vous les regardez, vous, que vous allez être vue si vous soulevez si fort le rideau. Maintenant, venez à cette

– 737 –

autre : que voyez-vous ? Des gens du peuple armés de hallebardes qui gardent vos portes. À chaque ouverture de ce palais où je vous conduirais, vous en verriez autant ; vos portes sont gardées, les soupiraux de vos caves sont gardés, et je vous dirai à mon tour ce que ce bon La Ramée me disait de M. de Beaufort : À moins d’être oiseau ou souris, vous ne sortirez pas.

– Il est cependant sorti, lui.

– Comptez-vous sortir de la même manière ?

– Je suis donc prisonnière alors ?

– Parbleu ! dit Mazarin, il y a une heure que je vous le prouve.

Et Mazarin reprit tranquillement sa dépêche commencée, à l’endroit où il l’avait interrompue.

Anne, tremblante de colère, rouge d’humiliation, sortit du cabinet en repoussant derrière elle la porte avec violence.

Mazarin ne tourna pas même la tête.

Rentrée dans ses appartements, la reine se laissa tomber sur un fauteuil et se mit à pleurer.

Puis tout à coup frappée d’une idée subite :

– Je suis sauvée, dit-elle en se levant. Oh ! oui, oui, je connais un homme qui saura me tirer de Paris, lui, un homme que j’ai trop longtemps oublié.

Et, rêveuse, quoique avec un sentiment de joie :

– 738 –

– Ingrate que je suis, dit-elle, j’ai vingt ans oublié cet homme, dont j’eusse dû faire un maréchal de France. Ma belle-mère a prodigué l’or, les dignités, les caresses à Concini, qui l’a perdue, le roi a fait Vitry maréchal de France pour un assassinat, et moi, j’ai laissé dans l’oubli, dans la misère, ce noble d’Artagnan qui m’a sauvée.

Et elle courut à une table sur laquelle étaient du papier et de l’encre, et se mit à écrire.

– 739 –

LIII. L’entrevue

Ce matin-là d’Artagnan était couché dans la chambre de Porthos. C’était une habitude que les deux amis avaient prise depuis les troubles. Sous leur chevet était leur épée, et sur leur table, à portée de la main étaient leurs pistolets.

D’Artagnan dormait encore et rêvait que le ciel se couvrait d’un grand nuage jaune, que de ce nuage tombait une pluie d’or, et qu’il tendait son chapeau sous une gouttière.

Porthos rêvait de son côté que le panneau de son carrosse n’était pas assez large pour contenir les armoiries qu’il y faisait peindre.

Ils furent réveillés à sept heures par un valet sans livrée qui apportait une lettre à d’Artagnan.

– De quelle part ? demanda le Gascon.

– De la part de la reine, répondit le valet.

– Hein ! fit Porthos en se soulevant sur son lit, que dit-il donc ?

D’Artagnan pria le valet de passer dans une salle voisine, et dès qu’il eut refermé la porte il sauta à bas de son lit et lut rapidement, pendant que Porthos le regardait les yeux écarquillés et sans oser lui adresser une question.