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– La dernière grand’porte de la rue.

– À droite ou à gauche ?

– À gauche.

– Et y a-t-il encore à Saint-Germain d’autres gens chez lesquels on en pourrait trouver ?

– Il y a l’aubergiste du Mouton-Couronné, et Gros-Louis le fermier.

– Où demeurent-ils ?

– Rue des Ursulines.

– Tous deux ?

– Oui.

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– Très bien.

Les deux amis se firent indiquer la seconde et la troisième adresse aussi exactement qu’ils s’étaient fait indiquer la première ; puis d’Artagnan se rendit chez le marchand de fourrages et traita avec lui de cent cinquante bottes de paille qu’il possé-

dait, moyennant la somme de trois pistoles. Il se rendit ensuite chez l’aubergiste, où il trouva Porthos qui venait de traiter de deux cents bottes pour une somme à peu près pareille. Enfin le fermier Louis en mit cent quatre-vingts à leur disposition. Cela faisait un total de quatre cent trente.

Saint-Germain n’en avait pas davantage.

Toute cette rafle ne leur prit pas plus d’une demi-heure.

Mousqueton, dûment éduqué, fut mis à la tête de ce commerce improvisé. On lui recommanda de ne pas laisser sortir de ses mains un fétu de paille au-dessous d’un louis la botte ; on lui en confiait pour quatre cent trente louis.

Mousqueton secouait la tête et ne comprenait rien à la spé-

culation des deux amis.

D’Artagnan, portant trois bottes de paille, s’en retourna au château, où chacun, grelottant de froid et tombant de sommeil, regardait envieusement le roi, la reine et Monsieur sur leurs lits de camp.

L’entrée de d’Artagnan dans la grande salle produisit un éclat de rire universel ; mais d’Artagnan n’eut pas même l’air de s’apercevoir qu’il était l’objet de l’attention générale et se mit à disposer avec tant d’habileté, d’adresse et de gaieté sa couche de paille que l’eau en venait à la bouche à tous ces pauvres endormis qui ne pouvaient dormir.

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– De la paille ! s’écrièrent-ils, de la paille ! où trouve-t-on de la paille ?

– Je vais vous conduire, dit Porthos.

Et il conduisit les amateurs à Mousqueton, qui distribuait généreusement les bottes à un louis la pièce. On trouva bien que c’était un peu cher ; mais quand on a bien envie de dormir, qui est-ce qui ne paierait pas deux ou trois louis quelques heures de bon sommeil ?

D’Artagnan cédait à chacun son lit, qu’il recommença dix fois de suite ; et comme il était censé avoir payé comme les autres sa botte de paille un louis, il empocha ainsi une trentaine de louis en moins d’une demi-heure. À cinq heures du matin, la paille valait quatre-vingts livres la botte, et encore n’en trouvait-on plus.

D’Artagnan avait eu le soin d’en mettre quatre bottes de cô-

té pour lui. Il prit dans sa poche la clef du cabinet où il les avait cachées, et, accompagné de Porthos, s’en retourna compter avec Mousqueton, qui, naïvement et comme un digne intendant qu’il était, leur remit quatre cent trente louis et garda encore cent louis pour lui.

Mousqueton, qui ne savait rien de ce qui s’était passé au château, ne comprenait pas comment l’idée de vendre de la paille ne lui était pas venue plus tôt.

D’Artagnan mit l’or dans son chapeau, et tout en revenant fit son compte avec Porthos. Il leur revenait à chacun deux cent quinze louis.

Porthos alors seulement s’aperçut qu’il n’avait pas de paille pour son compte, il retourna auprès de Mousqueton ; mais

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Mousqueton avait vendu jusqu’à son dernier fétu, ne gardant rien pour lui-même.

Il revint alors trouver d’Artagnan, lequel, grâce à ses quatre bottes de paille, était en train de confectionner, et en le savourant d’avance avec délices, un lit si moelleux, si bien rembourré à la tête, si bien couvert au pied, que ce lit eût fait envie au roi lui-même, si le roi n’eût si bien dormi dans le sien.

D’Artagnan, à aucun prix, ne voulut déranger son lit pour Porthos ; mais moyennant quatre louis que celui-ci lui compta, il consentit à ce que Porthos couchât avec lui.

Il rangea son épée à son chevet, posa ses pistolets à son cô-

té, étendit son manteau à ses pieds, plaça son feutre sur son manteau, et s’étendit voluptueusement sur la paille qui craquait.

Déjà il caressait les doux rêves qu’engendre la possession de deux cent dix-neuf louis gagnés en un quart d’heure, quand une voix retentit à la porte de la salle et le fit bondir.

– Monsieur d’Artagnan ! criait-elle, monsieur d’Artagnan !

– Ici, dit Porthos, ici !

Porthos comprenait que si d’Artagnan s’en allait, le lit lui resterait à lui tout seul.

Un officier s’approcha.

D’Artagnan se souleva sur son coude.

– C’est vous qui êtes monsieur d’Artagnan ? dit-il.

– Oui, monsieur ; que me voulez-vous ?

– Je viens vous chercher.

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– De quelle part ?

– De la part de Son Éminence.

– Dites à Monseigneur que je vais dormir et que je lui conseille en ami d’en faire autant.

– Son Éminence ne s’est pas couchée et ne se couchera pas, et elle vous demande à l’instant même.

– La peste étouffe le Mazarin, qui ne sait pas dormir à propos ! murmura d’Artagnan. Que me veut-il ? Est-ce pour me faire capitaine ? En ce cas je lui pardonne.

Et le mousquetaire se leva tout en grommelant, prit son épée, son chapeau, ses pistolets et son manteau, puis suivit l’officier, tandis que Porthos, resté seul unique possesseur du lit, essayait d’imiter les belles dispositions de son ami.

Monsou d’Artagnan, dit le cardinal en apercevant celui qu’il venait d’envoyer chercher si mal à propos, je n’ai point oublié avec quel zèle vous m’avez servi, et je vais vous en donner une preuve.

– Bon ! pensa d’Artagnan, cela s’annonce bien.

Mazarin regardait le mousquetaire et vit sa figure

s’épanouir.

– Ah ! Monseigneur…

– Monsieur d’Artagnan, dit-il, avez-vous bien envie d’être capitaine ?

– Oui, Monseigneur.

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– Et votre ami désire-t-il toujours être baron ?

– En ce moment-ci, Monseigneur, il rêve qu’il l’est !

– Alors, dit Mazarin, tirant d’un portefeuille la lettre qu’il avait déjà montrée à d’Artagnan, prenez cette dépêche et portez-la en Angleterre.

D’Artagnan regarda l’enveloppe : il n’y avait point

d’adresse.

– Ne puis-je savoir à qui je dois la remettre ?

– En arrivant à Londres, vous le saurez ; à Londres seulement vous déchirerez la double enveloppe.

– Et quelles sont mes instructions ?

– D’obéir en tout point à celui à qui cette lettre est adressée.

D’Artagnan allait faire de nouvelles questions, lorsque Mazarin ajouta :

– Vous partez pour Boulogne ; vous trouverez, aux Armes d’Angleterre, un jeune gentilhomme nommé M. Mordaunt.

– Oui, Monseigneur, et que dois-je faire de ce gentil-

homme ?

– Le suivre jusqu’où il vous mènera.

D’Artagnan regarda le cardinal d’un air stupéfait.

– Vous voilà renseigné, dit Mazarin ; allez !