La troisième, de laisser tirer l’ennemi le premier.
Le prince donna le comte de Guiche à son père et retint pour lui Bragelonne ; mais les deux jeunes gens demandèrent à passer cette nuit ensemble, ce qui leur fut accordé.
Une tente fut posée pour eux près de celle du maréchal.
Quoique la journée eût été fatigante, ni l’un ni l’autre n’avaient besoin de dormir.
D’ailleurs c’est une chose grave et imposante, même pour les vieux soldats, que la veille d’une bataille ; à plus forte raison pour deux jeunes gens qui allaient voir ce terrible spectacle pour la première fois.
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La veille d’une bataille, on pense à mille choses qu’on avait oubliées jusque-là et qui vous reviennent alors à l’esprit. La veille d’une bataille, les indifférents deviennent des amis, les amis deviennent des frères.
Il va sans dire que si on a au fond du cœur quelque sentiment plus tendre, ce sentiment atteint tout naturellement le plus haut degré d’exaltation auquel il puisse atteindre.
Il faut croire que chacun des deux jeunes gens éprouvait quelque sentiment car au bout d’un instant, chacun d’eux s’assit à une extrémité de la tente et se mit à écrire sur ses genoux.
Les épîtres furent longues, les quatre pages se couvrirent successivement de lettres fines et rapprochées. De temps en temps les deux jeunes gens se regardaient en souriant. Ils se comprenaient sans rien dire ; ces deux organisations élégantes et sympathiques étaient faites pour s’entendre sans se parler.
Les lettres finies, chacun mit la sienne dans deux enveloppes, où nul ne pouvait lire le nom de la personne à laquelle elle était adressée qu’en déchirant la première enveloppe ; puis tous deux s’approchèrent l’un de l’autre et échangèrent leurs lettres en souriant.
– S’il m’arrivait malheur, dit Bragelonne.
– Si j’étais tué, dit de Guiche.
– Soyez tranquille, dirent-ils tous deux.
Puis ils s’embrassèrent comme deux frères,
s’enveloppèrent chacun dans son manteau et s’endormirent de ce sommeil jeune et gracieux dont dorment les oiseaux, les fleurs et les enfants.
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XXXVIII. Un dîner d’autrefois
La seconde entrevue des anciens mousquetaires n’avait pas été pompeuse et menaçante comme la première. Athos avait jugé, avec sa raison toujours supérieure, que la table serait le centre le plus rapide et le plus complet de la réunion ; et au moment où ses amis, redoutant sa distinction et sa sobriété, n’osaient parler d’un de ces bons dîners d’autrefois mangés soit à la Pomme-de-Pin, soit au Parpaillot, il proposa le premier de se trouver autour de quelque table bien servie, et de
s’abandonner sans réserve chacun à son caractère et à ses ma-nières, abandon qui avait entretenu cette bonne intelligence qui les avait fait nommer autrefois les inséparables.
La proposition fut agréable à tous et surtout à d’Artagnan, lequel était avide de retrouver le bon goût et la gaieté des entretiens de sa jeunesse ; car depuis longtemps son esprit fin et enjoué n’avait rencontré que des satisfactions insuffisantes, une vile pâture, comme il le disait lui-même. Porthos, au moment d’être baron, était enchanté de trouver cette occasion d’étudier dans Athos et dans Aramis le ton et les manières des gens de qualité. Aramis voulait savoir les nouvelles du Palais-Royal par d’Artagnan et par Porthos, et se ménager pour toutes les occasions des amis si dévoués, qui autrefois soutenaient ses querelles avec des épées si promptes et si invincibles.
Quant à Athos, il était le seul qui n’eût rien à attendre ni à recevoir des autres et qui ne fût mû que par un sentiment de grandeur simple et d’amitié pure.
On convint donc que chacun donnerait son adresse très positive, et que sur le besoin de l’un des associés la réunion serait
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convoquée chez un fameux traiteur de la rue de la Monnaie, à l’enseigne de l’ Ermitage. Le premier rendez-vous fut fixé au mercredi suivant et à huit heures précises du soir.
En effet, ce jour-là, les quatre amis arrivèrent ponctuellement à l’heure dite, et chacun de son côté. Porthos avait eu à essayer un nouveau cheval, d’Artagnan descendait sa garde du Louvre, Aramis avait eu à visiter une de ses pénitentes dans le quartier, et Athos, qui avait établi son domicile rue Guénégaud, se trouvait presque tout porté. Ils furent donc surpris de se rencontrer à la porte de l’ Ermitage, Athos débouchant par le Pont-Neuf, Porthos par la rue du Roule, d’Artagnan par la rue des Fossés-Saint-Germain-l’Auxerrois, Aramis par la rue de Béthisy.
Les premières paroles échangées entre les quatre amis, justement par l’affectation que chacun mit dans ses démonstrations, furent donc un peu forcées et le repas lui-même commen-
ça avec une espèce de raideur. On voyait que d’Artagnan se for-
çait pour rire, Athos pour boire, Aramis pour conter, Porthos pour se taire. Athos s’aperçut de cet embarras, et ordonna, pour y porter un prompt remède, d’apporter quatre bouteilles de vin de Champagne.
À cet ordre donné avec le calme habituel d’Athos, on vit se décider la figure du Gascon et s’épanouir le front de Porthos.
Aramis fut étonné. Il savait non seulement qu’Athos ne buvait plus, mais encore qu’il éprouvait une certaine répugnance pour le vin.
Cet étonnement redoubla quand Aramis vit Athos se verser rasade et boire avec son enthousiasme d’autrefois. D’Artagnan remplit et vida aussitôt son verre ; Porthos et Aramis choquè-
rent les leurs. En un instant les quatre bouteilles furent vides.
On eût dit que les convives avaient hâte de divorcer avec leurs arrière-pensées.
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En un instant cet excellent spécifique eut dissipé jusqu’au moindre nuage qui pouvait rester au fond de leur cœur. Les quatre amis se mirent à parler plus haut sans attendre que l’un eût fini pour que l’autre commençât, et à prendre sur la table chacun sa posture favorite. Bientôt, chose énorme, Aramis défit deux aiguillettes de son pourpoint ; ce que voyant, Porthos dé-
noua toutes les siennes.
Les batailles, les longs chemins, les coups reçus et donnés firent les premiers frais de la conversation. Puis on passa aux luttes sourdes soutenues contre celui qu’on appelait maintenant le grand cardinal.
– Ma foi, dit Aramis en riant, voici assez d’éloges donnés aux morts, médisons un peu des vivants. Je voudrais bien un peu médire du Mazarin. Est-ce permis ?
– Toujours, dit d’Artagnan en éclatant de rire, toujours ; contez votre histoire, et je vous applaudirai si elle est bonne.
– Un grand prince, dit Aramis, dont le Mazarin recherchait l’alliance, fut invité par celui-ci à lui envoyer la liste des conditions moyennant lesquelles il voulait bien lui faire l’honneur de frayer avec lui. Le prince, qui avait quelque répugnance à traiter avec un pareil cuistre, fit sa liste à contrecœur et la lui envoya.
Sur cette liste il y avait trois conditions qui déplaisaient à Mazarin ; il fit offrir au prince d’y renoncer pour dix mille écus.
– Ah ! ah ! ah ! s’écrièrent les trois amis, ce n’était pas cher, et il n’avait pas à craindre d’être pris au mot. Que fit le prince ?
– Le prince envoya aussitôt cinquante mille livres à Mazarin en le priant de ne plus jamais lui écrire, et en lui offrant vingt mille livres de plus s’il engageait à ne plus jamais lui parler.