– Oui, Madame; mais je suis le bien revenu à une condition, c’est que je vous transmettrai les volontés du peuple.
– Des volontés! dit Anne d’Autriche en fronçant le sourcil. Oh! oh! monsieur le maréchal, il faut que vous vous soyez trouvé dans un bien grand danger, pour vous charger d’une ambassade si étrange!
Et ces mots furent prononcés avec un accent d’ironie qui n’échappa point au maréchal.
– Pardon, Madame, dit le maréchal, je ne suis pas avocat, je suis homme de guerre, et par conséquent peut-être je comprends mal la valeur des mots; c’est le désir et non la volonté du peuple que j’aurais dû dire. Quant à ce que vous me faites l’honneur de me répondre, je crois que vous vouliez dire que j’ai eu peur.
La reine sourit.
– Eh bien! oui, Madame, j’ai eu peur; c’est la troisième fois de ma vie que cela m’arrive, et cependant je me suis trouvé à douze batailles rangées et je ne sais combien de combats et d’escarmouches: oui, j’ai eu peur, et j’aime mieux être en face de Votre Majesté, si menaçant que soit son sourire, qu’en face de ces démons d’enfer qui m’ont accompagné jusqu’ici et qui sortent je ne sais d’où.
– Bravo! dit tout bas d’Artagnan à Porthos, bien répondu.
– Eh bien! dit la reine se mordant les lèvres, tandis que les courtisans se regardaient avec étonnement, quel est ce désir de mon peuple?
– Qu’on lui rende Broussel, Madame, dit le maréchal.
– Jamais! dit la reine, jamais!
– Votre Majesté est la maîtresse, dit La Meilleraie saluant en faisant un pas en arrière.
– Où allez-vous, maréchal? dit la reine.
– Je vais rendre la réponse de Votre Majesté à ceux qui l’attendent.
– Restez, maréchal, je ne veux pas avoir l’air de parlementer avec des rebelles.
– Madame, j’ai donné ma parole, dit le maréchal.
– Ce qui veut dire?…
– Que si vous ne me faites pas arrêter, je suis forcé de descendre.
Les yeux d’Anne d’Autriche lancèrent deux éclairs.
– Oh! qu’à cela ne tienne, monsieur, dit-elle, j’en ai fait arrêter de plus grands que vous; Guitaut!
Mazarin s’élança.
– Madame, dit-il, si j’osais à mon tour vous donner un avis…
– Serait-ce aussi de rendre Broussel, monsieur? En ce cas vous pouvez vous en dispenser.
– Non, dit Mazarin, quoique peut-être celui-là en vaille bien un autre.
– Que serait-ce, alors?
– Ce serait d’appeler M. le coadjuteur.
– Le coadjuteur! s’écria la reine, cet affreux brouillon! C’est lui qui a fait toute cette révolte.
– Raison de plus, dit Mazarin; s’il l’a faite, il peut la défaire.
– Et tenez, Madame, dit Comminges qui se tenait près d’une fenêtre par laquelle il regardait; tenez, l’occasion est bonne, car le voici qui donne sa bénédiction sur la place du Palais-Royal.
La reine s’élança vers la fenêtre.
– C’est vrai, dit-elle, le maître hypocrite! voyez!
– Je vois, dit Mazarin, que tout le monde s’agenouille devant lui, quoiqu’il ne soit que coadjuteur; tandis que si j’étais à sa place on me mettrait en pièces, quoique je sois cardinal. Je persiste donc, Madame, dans mon désir (Mazarin appuya sur ce mot) que Votre Majesté reçoive le coadjuteur.
– Et pourquoi ne dites-vous pas, vous aussi, dans votre volonté? répondit la reine à voix basse.
Mazarin s’inclina.
La reine demeura un instant pensive. Puis relevant la tête:
– Monsieur le maréchal, dit-elle, allez me chercher M. le coadjuteur, et me l’amenez.
– Et que dirai-je au peuple? demanda le maréchal.
– Qu’il ait patience, dit Anne d’Autriche; je l’ai bien, moi!
Il y avait dans la voix de la fière Espagnole un accent si impératif, que le maréchal ne fit aucune observation; il s’inclina et sortit.
D’Artagnan se retourna vers Porthos:
– Comment cela va-t-il finir? dit-il.
– Nous le verrons bien, dit Porthos avec son air tranquille.
Pendant ce temps Anne d’Autriche allait à Comminges et lui parlait tout bas.
Mazarin, inquiet, regardait du côté où étaient d’Artagnan et Porthos.
Les autres assistants échangeaient des paroles à voix basse.
La porte se rouvrit; le maréchal parut, suivi du coadjuteur.
– Voici, Madame, dit-il, M. de Gondy qui s’empresse de se rendre aux ordres de Votre Majesté.
La reine fit quelques pas à sa rencontre et s’arrêta froide, sévère, immobile et la lèvre inférieure dédaigneusement avancée.
Gondy s’inclina respectueusement.
– Eh bien, monsieur, dit la reine, que dites-vous de cette émeute?
– Que ce n’est déjà plus une émeute, Madame, répondit le coadjuteur, mais une révolte.
– La révolte est chez ceux qui pensent que mon peuple puisse se révolter! s’écria Anne incapable de dissimuler devant le coadjuteur, qu’elle regardait à bon titre peut-être, comme le promoteur de toute cette émotion. La révolte, voilà comment appellent ceux qui la désirent le mouvement qu’ils ont fait eux-mêmes; mais, attendez, attendez, l’autorité du roi y mettra bon ordre.
– Est-ce pour me dire cela, Madame, répondit froidement Gondy, que Votre Majesté m’a admis à l’honneur de sa présence?
– Non, mon cher coadjuteur, dit Mazarin, c’était pour vous demander votre avis dans la conjoncture fâcheuse où nous nous trouvons.
– Est-il vrai, demanda de Gondy en feignant l’air d’un homme étonné, que Sa Majesté m’ait fait appeler pour me demander un conseil?
– Oui, dit la reine, on l’a voulu.
Le coadjuteur s’inclina.
– Sa Majesté désire donc…
– Que vous lui disiez ce que vous feriez à sa place, s’empressa de répondre Mazarin.
Le coadjuteur regarda la reine, qui fit un signe affirmatif.
– À la place de Sa Majesté, dit froidement Gondy, je n’hésiterais pas, je rendrais Broussel.
– Et si je ne le rends pas, s’écria la reine, que croyez-vous qu’il arrive?
– Je crois qu’il n’y aura pas demain pierre sur pierre dans Paris, dit le maréchal.
– Ce n’est pas vous que j’interroge, dit la reine d’un ton sec et sans même se retourner, c’est M. de Gondy.
– Si c’est moi que Sa Majesté interroge, répondit le coadjuteur avec le même calme, je lui dirai que je suis en tout point de l’avis de monsieur le maréchal.
Le rouge monta au visage de la reine, ses beaux yeux bleus parurent prêts à lui sortir de la tête; ses lèvres de carmin, comparées par tous les poètes du temps à des grenades en fleur, pâlirent et tremblèrent de rage: elle effraya presque Mazarin lui-même, qui pourtant était habitué aux fureurs domestiques de ce ménage tourmenté:
– Rendre Broussel! s’écria-t-elle enfin avec un sourire effrayant: le beau conseil, par ma foi! On voit bien qu’il vient d’un prêtre!
Gondy tint ferme. Les injures du jour semblaient glisser sur lui comme les sarcasmes de la veille; mais la haine et la vengeance s’amassaient silencieusement et goutte à goutte au fond de son cœur. Il regarda froidement la reine, qui poussait Mazarin pour lui faire dire à son tour quelque chose.
Mazarin, selon son habitude, pensait beaucoup et parlait peu.
– Hé! hé! dit-il, bon conseil d’ami. Moi aussi je le rendrais, ce bon monsou Broussel, mort ou vif, et tout serait fini.
– Si vous le rendiez mort, tout serait fini, comme vous dites, Monseigneur, mais autrement que vous ne l’entendez.
– Ai-je dit mort ou vif? reprit Mazarin: manière de parler; vous savez que j’entends bien mal le français, que vous parlez et écrivez si bien, vous, monsou le coadjuteur.