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La reine entra.

– C’est vous, monsieur d’Artagnan, dit-elle en arrêtant sur l’officier un regard plein d’affectueuse mélancolie, c’est vous et je vous reconnais bien. Regardez-moi à votre tour, je suis la reine; me reconnaissez-vous?

– Non, Madame, répondit d’Artagnan.

– Mais ne savez-vous donc plus, continua Anne d’Autriche avec cet accent délicieux qu’elle savait, lorsqu’elle le voulait, donner à sa voix, que la reine a eu besoin d’un jeune cavalier brave et dévoué, qu’elle a trouvé ce cavalier, et que, quoiqu’il ait pu croire qu’elle l’avait oublié, elle lui a gardé une place au fond de son cœur?

– Non, Madame, j’ignore cela, dit le mousquetaire.

– Tant pis, monsieur, dit Anne d’Autriche, tant pis, pour la reine du moins, car la reine aujourd’hui a besoin de ce même courage et de ce même dévouement.

– Eh quoi! dit d’Artagnan, la reine, entourée comme elle est de serviteurs si dévoués, de conseillers si sages, d’hommes si grands enfin par leur mérite ou leur position, daigne jeter les yeux sur un soldat obscur!

Anne comprit ce reproche voilé; elle en fut émue plus qu’irritée. Tant d’abnégation et de désintéressement de la part du gentilhomme gascon l’avait maintes fois humiliée, elle s’était laissée vaincre en générosité.

– Tout ce que vous me dites de ceux qui m’entourent, monsieur d’Artagnan, est vrai peut-être, dit la reine: mais moi je n’ai de confiance qu’en vous seul. Je sais que vous êtes à M. le cardinal, mais soyez à moi aussi et je me charge de votre fortune. Voyons, feriez-vous pour moi aujourd’hui ce que fit jadis pour la reine ce gentilhomme que vous ne connaissez pas?

– Je ferai tout ce qu’ordonnera Votre Majesté, dit d’Artagnan.

La reine réfléchit un moment; et, voyant l’attitude circonspecte du mousquetaire:

– Vous aimez peut-être le repos? dit-elle.

– Je ne sais, car je ne me suis jamais reposé, Madame.

– Avez-vous des amis?

– J’en avais trois: deux ont quitté Paris et j’ignore où ils sont allés. Un seul me reste, mais c’est un de ceux qui connaissaient, je crois, le cavalier dont Votre Majesté m’a fait l’honneur de me parler.

– C’est bien, dit la reine: vous et votre ami, vous valez une armée.

– Que faut-il que je fasse, Madame?

– Revenez à cinq heures et je vous le dirai; mais ne parlez à âme qui vive, monsieur, du rendez-vous que je vous donne.

– Non, Madame.

– Jurez-le sur le Christ.

– Madame, je n’ai jamais menti à ma parole; quand je dis non, c’est non.

La reine, quoique étonnée de ce langage, auquel ses courtisans ne l’avaient pas habituée, en tira un heureux présage pour le zèle que d’Artagnan mettrait à la servir dans l’accomplissement de son projet. C’était un des artifices du Gascon de cacher parfois sa profonde subtilité sous les apparences d’une brutalité loyale.

– La reine n’a pas autre chose à m’ordonner pour le moment? dit-il.

– Non, monsieur, répondit Anne d’Autriche, et vous pouvez vous retirer jusqu’au moment que je vous ai dit.

D’Artagnan salua et sortit.

– Diable! dit-il lorsqu’il fut à la porte, il paraît qu’on a bien besoin de moi ici.

Puis, comme la demi-heure était écoulée. Il traversa la galerie et alla heurter à la porte du cardinal.

Bernouin l’introduisit.

– Je me rends à vos ordres, Monseigneur, dit-il.

Et, selon son habitude, d’Artagnan jeta un coup d’œil rapide autour de lui, et remarqua que Mazarin avait devant lui une lettre cachetée. Seulement elle était posée sur le bureau du côté de l’écriture, de sorte qu’il était impossible de voir à qui elle était adressée.

– Vous venez de chez la reine? dit Mazarin en regardant fixement d’Artagnan.

– Moi, Monseigneur! qui vous a dit cela?

– Personne; mais je le sais.

– Je suis désespéré de dire à Monseigneur qu’il se trompe, répondit impudemment le Gascon, fort de la promesse qu’il venait de faire à Anne d’Autriche.

– J’ai ouvert moi-même l’antichambre, et je vous ai vu venir du bout de la galerie.

– C’est que j’ai été introduit par l’escalier dérobé.

– Comment cela?

– Je l’ignore; il y aura eu malentendu.

Mazarin savait qu’on ne faisait pas dire facilement à d’Artagnan ce qu’il voulait cacher; aussi renonça-t-il à découvrir pour le moment le mystère que lui faisait le Gascon.

– Parlons de mes affaires, dit le cardinal, puisque vous ne voulez rien me dire des vôtres.

D’Artagnan s’inclina.

– Aimez-vous les voyages? demanda le cardinal.

– J’ai passé ma vie sur les grands chemins.

– Quelque chose vous retiendrait-il à Paris?

– Rien ne me retiendrait à Paris qu’un ordre supérieur.

– Bien. Voici une lettre qu’il s’agit de remettre à son adresse.

– À son adresse, Monseigneur? mais il n’y en a pas.

En effet, le côté opposé au cachet était intact de toute écriture.

– C’est-à-dire, reprit Mazarin, qu’il y a une double enveloppe.

– Je comprends, et je dois déchirer la première, arrivé à un endroit donné seulement.

– À merveille. Prenez et partez. Vous avez un ami, M. du Vallon, je l’aime fort, vous l’emmènerez.

– Diable! se dit d’Artagnan, il sait que nous avons entendu sa conversation d’hier, et il veut nous éloigner de Paris.

– Hésiteriez-vous? demanda Mazarin.

– Non, Monseigneur, et je pars sur-le-champ. Seulement je désirerais une chose…

– Laquelle? dites.

– C’est que Votre Éminence passât chez la reine.

– Quand cela?

– À l’instant même.

– Pourquoi faire?

– Pour lui dire seulement ces mots: «J’envoie M. d’Artagnan quelque part, et je le fais partir tout de suite.»

– Vous voyez bien, dit Mazarin, que vous avez vu la reine.

– J’ai eu l’honneur de dire à Votre Éminence qu’il était possible qu’il y eût un malentendu.

– Que signifie cela? demanda Mazarin.

– Oserais-je renouveler ma prière à Son Éminence?

– C’est bien, j’y vais. Attendez-moi ici.

Mazarin regarda avec attention si aucune clef n’avait été oubliée aux armoires et sortit.

Dix minutes s’écoulèrent, pendant lesquelles d’Artagnan fit tout ce qu’il put pour lire à travers la première enveloppe ce qui était écrit sur la seconde; mais il n’en put venir à bout.

Mazarin rentra pâle et vivement préoccupé; il alla s’asseoir à son bureau. D’Artagnan l’examinait comme il venait d’examiner l’épître; mais l’enveloppe de son visage était presque aussi impénétrable que l’enveloppe de la lettre.

– Eh, eh! dit le Gascon, il a l’air fâché. Serait-ce contre moi? Il médite; est-ce de m’envoyer à la Bastille? Tout beau, Monseigneur! au premier mot que vous en dites, je vous étrangle et me fais frondeur. On me portera en triomphe comme M. Broussel, et Athos me proclamera le Brutus français. Ce serait drôle.

Le Gascon, avec son imagination toujours galopante, avait déjà vu tout le parti qu’il pouvait tirer de la situation.

Mais Mazarin ne donna aucun ordre de ce genre et se mit au contraire à faire patte de velours à d’Artagnan:

– Vous aviez raison, lui dit-il, mon cher monsou d’Artagnan, et vous ne pouvez partir encore.

– Ah! fit d’Artagnan.

– Rendez-moi donc cette dépêche, je vous prie.

D’Artagnan obéit. Mazarin s’assura que le cachet était bien intact.

– J’aurai besoin de vous ce soir, dit-il, revenez dans, deux heures.

– Dans deux heures, Monseigneur, dit d’Artagnan, j’ai un rendez-vous auquel je ne puis manquer.

– Que cela ne vous inquiète pas, dit Mazarin, c’est le même.