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– Bon! pensa d’Artagnan, je m’en doutais.

– Revenez donc à cinq heures et amenez-moi ce cher M. du Vallon; seulement, laissez-le dans l’antichambre: je veux causer avec vous seul.

D’Artagnan s’inclina.

En s’inclinant il se disait:

– Tous deux le même ordre, tous deux à la même heure, tous deux au Palais-Royal; je devine. Ah! voilà un secret que M. de Gondy eût payé cent mille livres.

– Vous réfléchissez! dit Mazarin inquiet.

– Oui, je me demande si nous devons être armés ou non.

– Armés jusqu’aux dents, dit Mazarin.

– C’est bien, Monseigneur, on le sera.

D’Artagnan salua, sortit et courut répéter à son ami les promesses flatteuses de Mazarin, lesquelles donnèrent à Porthos une allégresse inconcevable.

LIV. La fuite

Le Palais-Royal, malgré les signes d’agitation que donnait la ville, présentait, lorsque d’Artagnan s’y rendit vers les cinq heures du soir, un spectacle des plus réjouissants. Ce n’était pas étonnant: la reine avait rendu Broussel et Blancmesnil au peuple. La reine n’avait réellement donc rien à craindre, puisque le peuple n’avait plus rien à demander. Son émotion était un reste d’agitation auquel il fallait laisser le temps de se calmer, comme après une tempête il faut quelquefois plusieurs journées pour affaisser la houle.

Il y avait eu un grand festin, dont le retour du vainqueur de Lens était le prétexte. Les princes, les princesses étaient invités, les carrosses encombraient les cours depuis midi. Après le dîner, il devait y avoir jeu chez la reine.

Anne d’Autriche était charmante, ce jour-là, de grâce et d’esprit, jamais on ne l’avait vue de plus joyeuse humeur. La vengeance en fleurs brillait dans ses yeux et épanouissait ses lèvres.

Au moment où l’on se leva de table, Mazarin s’éclipsa. D’Artagnan était déjà à son poste et l’attendait dans l’antichambre. Le cardinal parut l’air riant, le prit par la main et l’introduisit dans son cabinet.

– Mon cher monsou d’Artagnan, dit le ministre en s’asseyant, je vais vous donner la plus grande marque de confiance qu’un ministre puisse donner à un officier.

D’Artagnan s’inclina.

– J’espère, dit-il, que Monseigneur me la donne sans arrière-pensée et avec cette conviction que j’en suis digne.

– Le plus digne de tous, mon cher ami, puisque c’est à vous que je m’adresse.

– Eh bien! dit d’Artagnan, je vous l’avouerai, Monseigneur, il y a longtemps que j’attends une occasion pareille. Ainsi, dites-moi vite ce que vous avez à me dire.

– Vous allez, mon cher monsou d’Artagnan, reprit Mazarin, avoir ce soir entre les mains le salut de l’État.

Il s’arrêta.

– Expliquez-vous, Monseigneur, j’attends.

– La reine a résolu de faire avec le roi un petit voyage à Saint-Germain.

– Ah! ah! dit d’Artagnan, c’est-à-dire que la reine veut quitter Paris.

– Vous comprenez, caprice de femme.

– Oui, je comprends très bien, dit d’Artagnan.

– C’était pour cela qu’elle vous avait fait venir ce matin, et qu’elle vous a dit de revenir à cinq heures.

– C’était bien la peine de vouloir me faire jurer que je ne parlerais de ce rendez-vous à personne! murmura d’Artagnan; oh! les femmes! fussent-elles reines, elles sont toujours femmes.

– Désapprouveriez-vous ce petit voyage, mon cher monsou d’Artagnan? demanda Mazarin avec inquiétude.

– Moi, Monseigneur! dit d’Artagnan, et pourquoi cela?

– C’est que vous haussez les épaules.

– C’est une façon de me parler à moi-même, Monseigneur.

– Ainsi, vous approuvez ce voyage?

– Je n’approuve pas plus que je ne désapprouve, Monseigneur, j’attends vos ordres.

– Bien. C’est donc sur vous que j’ai jeté les yeux pour porter le roi et la reine à Saint-Germain.

– Double fourbe, dit en lui-même d’Artagnan.

– Vous voyez bien, reprit Mazarin voyant l’impassibilité de d’Artagnan, que, comme je vous le disais, le salut de l’État va reposer entre vos mains.

– Oui, Monseigneur, et je sens toute la responsabilité d’une pareille charge.

– Vous acceptez, cependant?

– J’accepte toujours.

– Vous croyez la chose possible.

– Tout l’est.

– Serez-vous attaqué en chemin?

– C’est probable.

– Mais comment ferez-vous en ce cas?

– Je passerai à travers ceux qui m’attaqueront.

– Et si vous ne passez pas à travers?

– Alors, tant pis pour eux, je passerai dessus.

– Et vous rendrez le roi et la reine sains et saufs à Saint-Germain?

– Oui.

– Sur votre vie?

– Sur ma vie.

– Vous êtes un héros, mon cher! dit Mazarin en regardant le mousquetaire avec admiration.

D’Artagnan sourit.

– Et moi? dit Mazarin après un moment de silence et en regardant fixement d’Artagnan.

– Comment et vous, Monseigneur?

– Et moi, si je veux partir?

– Ce sera plus difficile.

– Comment cela?

– Votre Éminence peut être reconnue.

– Même sous ce déguisement? dit Mazarin.

Et il leva un manteau qui couvrait un fauteuil sur lequel était un habit complet de cavalier gris perle et grenat tout passementé d’argent.

– Si Votre Éminence se déguise, cela devient plus facile.

– Ah! fit Mazarin en respirant.

– Mais il faudra faire ce que Votre Éminence disait l’autre jour qu’elle eût fait à notre place.

– Que faudra-t-il faire?

– Crier: À bas Mazarin!

– Je crierai.

– En français, en bon français, Monseigneur, prenez garde à l’accent; on nous a tué six mille Angevins en Sicile parce qu’ils prononçaient mal l’italien. Prenez garde que les Français ne prennent sur vous leur revanche des Vêpres siciliennes.

– Je ferai de mon mieux.

– Il y a bien des gens armés dans les rues, continua d’Artagnan; êtes-vous sûr que personne ne connaît le projet de la reine?

Mazarin réfléchit.

– Ce serait une belle affaire pour un traître, Monseigneur, que l’affaire que vous me proposez là; les hasards d’une attaque excuseraient tout.

Mazarin frissonna; mais il réfléchit qu’un homme qui aurait l’intention de trahir ne préviendrait pas.

– Aussi, dit-il vivement, je ne me fie pas à tout le monde, et la preuve, c’est que je vous ai choisi pour m’escorter.

– Ne partez-vous pas avec la reine?

– Non, dit Mazarin.

– Alors, vous partez après la reine?

– Non, fit encore Mazarin.

– Ah! dit d’Artagnan qui commençait à comprendre.

– Oui, j’ai mes plans, continua le cardinaclass="underline" avec la reine, je double ses mauvaises chances: après la reine, son départ double les miennes; puis, la cour une fois sauvée, on peut m’oublier: les grands sont ingrats.

– C’est vrai, dit d’Artagnan en jetant malgré lui les yeux sur le diamant de la reine que Mazarin avait à son doigt.

Mazarin suivit la direction de ce regard et tourna doucement le chaton de sa bague en dedans.

– Je veux donc, dit Mazarin avec son fin sourire, les empêcher d’être ingrats envers moi.

– C’est de charité chrétienne, dit d’Artagnan, que de ne pas induire son prochain en tentation.

– C’est justement pour cela, dit Mazarin, que je veux partir avant eux.

D’Artagnan sourit; il était homme à très bien comprendre cette astuce italienne.

Mazarin le vit sourire et profita du moment.

– Vous commencerez donc par me faire sortir de Paris d’abord, n’est-ce pas, mon cher monsou d’Artagnan?

– Rude commission, Monseigneur! dit d’Artagnan en reprenant son air grave.