– Mais, dit Mazarin en le regardant attentivement pour que pas une des expressions de sa physionomie ne lui échappât, mais vous n’avez pas fait toutes ces observations pour le roi et pour la reine?
– Le roi et la reine sont ma reine et mon roi, Monseigneur, répondit le mousquetaire; ma vie est à eux, je la leur dois. Ils me la demandent, je n’ai rien à dire.
– C’est juste, murmura tout bas Mazarin; mais comme ta vie n’est pas à moi, il faut que je te l’achète, n’est-ce pas?
Et tout en poussant un profond soupir, il commença de retourner le chaton de sa bague en dehors.
D’Artagnan sourit.
Ces deux hommes se touchaient par un point, par l’astuce. S’ils se fussent touchés de même par le courage, l’un eût fait faire à l’autre de grandes choses.
– Mais aussi, dit Mazarin, vous comprenez, si je vous demande ce service, c’est avec l’intention d’en être reconnaissant.
– Monseigneur n’en est-il encore qu’à l’intention? demanda d’Artagnan.
– Tenez, dit Mazarin en tirant la bague de son doigt, mon cher monsou d’Artagnan, voici un diamant qui vous a appartenu jadis, il est juste qu’il vous revienne; prenez-le, je vous en supplie.
D’Artagnan ne donna point à Mazarin la peine d’insister, il le prit, regarda si la pierre était bien la même, et, après s’être assuré de la pureté de son eau, il le passa à son doigt avec un plaisir indicible.
– J’y tenais beaucoup, dit Mazarin en l’accompagnant d’un dernier regard; mais n’importe, je vous le donne avec grand plaisir.
– Et moi, Monseigneur, dit d’Artagnan, je le reçois comme il m’est donné. Voyons, parlons donc de vos petites affaires. Vous voulez partir avant tout le monde?
– Oui, j’y tiens.
– À quelle heure?
– À dix heures?
– Et la reine, à quelle heure part-elle?
– À minuit.
– Alors c’est possible: je vous fais sortir d’abord, je vous laisse hors de la barrière, et je reviens la chercher.
– À merveille, mais comment me conduire hors de Paris?
– Oh! pour cela, il faut me laisser faire.
– Je vous donne plein pouvoir, prenez une escorte aussi considérable que vous le voudrez.
D’Artagnan secoua la tête.
– Il me semble cependant que c’est le moyen le plus sûr, dit Mazarin.
– Oui, pour vous, Monseigneur, mais pas pour la reine.
Mazarin se mordit les lèvres.
– Alors, dit-il, comment opérerons-nous?
– Il faut me laisser faire, Monseigneur.
– Hum! fit Mazarin.
– Et il faut me donner la direction entière de cette entreprise.
– Cependant…
– Ou en chercher un autre, dit d’Artagnan en tournant le dos.
– Eh! fit tout bas Mazarin, je crois qu’il s’en va avec le diamant.
Et il le rappela.
– Monsou d’Artagnan, mon cher monsou d’Artagnan, dit-il d’une voix caressante.
– Monseigneur?
– Me répondez-vous de tout?
– Je ne réponds de rien, je ferai de mon mieux.
– De votre mieux?
– Oui.
– Eh bien! allons, je me fie à vous.
– C’est bien heureux, se dit d’Artagnan à lui-même.
– Vous serez donc ici à neuf heures et demie.
– Et je trouverai Votre Éminence prête?
– Certainement, toute prête.
– C’est chose convenue, alors. Maintenant, Monseigneur veut-il me faire voir la reine?
– À quoi bon?
– Je désirerais prendre les ordres de Sa Majesté de sa propre bouche.
– Elle m’a chargé de vous les donner.
– Elle pourrait avoir oublié quelque chose.
– Vous tenez à la voir?
– C’est indispensable, Monseigneur.
Mazarin hésita un instant, d’Artagnan demeura impassible dans sa volonté.
– Allons donc, dit Mazarin, je vais vous conduire, mais pas un mot de notre conversation.
– Ce qui a été dit entre nous ne regarde que nous, Monseigneur, dit d’Artagnan.
– Vous jurez d’être muet?
– Je ne jure jamais, Monseigneur. Je dis oui ou je dis non; et comme je suis gentilhomme, je tiens ma parole.
– Allons, je vois qu’il faut me fier à vous sans restriction.
– C’est ce qu’il y a de mieux, croyez-moi, Monseigneur.
– Venez, dit Mazarin.
Mazarin fit entrer d’Artagnan dans l’oratoire de la reine et lui dit d’attendre.
D’Artagnan n’attendit pas longtemps. Cinq minutes après qu’il était dans l’oratoire, la reine arriva en costume de grand gala. Parée ainsi, elle paraissait trente-cinq ans à peine et était toujours belle.
– C’est vous, monsieur d’Artagnan, dit-elle en souriant gracieusement, je vous remercie d’avoir insisté pour me voir.
– J’en demande pardon à Votre Majesté, dit d’Artagnan, mais j’ai voulu prendre ses ordres de sa bouche même.
– Vous savez de quoi il s’agit?
– Oui, Madame.
– Vous acceptez la mission que je vous confie?
– Avec reconnaissance.
– C’est bien; soyez ici à minuit.
– J’y serai.
– Monsieur d’Artagnan, dit la reine, je connais trop votre désintéressement pour vous parler de ma reconnaissance dans ce moment-ci, mais je vous jure que je n’oublierai pas ce second service comme j’ai oublié le premier.
– Votre Majesté est libre de se souvenir et d’oublier, et je ne sais pas ce qu’elle veut dire.
Et d’Artagnan s’inclina.
– Allez, monsieur, dit la reine avec son plus charmant sourire, allez et revenez à minuit.
Elle lui fit de la main un signe d’adieu, et d’Artagnan se retira; mais en se retirant il jeta les yeux sur la portière par laquelle était entrée la reine, et au bas de la tapisserie il aperçut le bout d’un soulier de velours.
– Bon, dit-il, le Mazarin écoutait pour voir si je ne le trahissais pas. En vérité, ce pantin d’Italie ne mérite pas d’être servi par un honnête homme.
D’Artagnan n’en fut pas moins exact au rendez-vous; à neuf heures et demie, il entrait dans l’antichambre.
Bernouin attendait et l’introduisit.
Il trouva le cardinal habillé en cavalier. Il avait fort bonne mine sous ce costume, qu’il portait, nous l’avons dit, avec élégance; seulement il était fort pâle et tremblait quelque peu.
– Tout seul? dit Mazarin.
– Oui, Monseigneur.
– Et ce bon M. du Vallon, ne jouirons-nous pas de sa compagnie?
– Si fait, Monseigneur, il attend dans son carrosse.
– Où cela?
– À la porte du jardin du Palais-Royal.
– C’est donc dans son carrosse que nous partons?
– Oui, Monseigneur.
– Et sans autre escorte que vous deux?
– N’est-ce donc pas assez? un des deux suffirait!
– En vérité, mon cher monsieur d’Artagnan, dit Mazarin, vous m’épouvantez avec votre sang-froid.
– J’aurais cru, au contraire, qu’il devait vous inspirer de la confiance.
– Et Bernouin, est-ce que je ne l’emmène pas?
– Il n’y a point de place pour lui, il viendra rejoindre Votre Éminence.
– Allons, dit Mazarin, puisqu’il faut faire en tout comme vous le voulez.
– Monseigneur, il est encore temps de reculer, dit d’Artagnan, et Votre Éminence est parfaitement libre.
– Non pas, non pas, dit Mazarin, partons.
Et tous deux descendirent par l’escalier dérobé, Mazarin appuyant au bras de d’Artagnan son bras que le mousquetaire sentait trembler sur le sien.
Ils traversèrent les cours du Palais-Royal, où stationnaient encore quelques carrosses de convives attardés, gagnèrent le jardin et atteignirent la petite porte.
Mazarin essaya de l’ouvrir à l’aide d’une clef qu’il tira de sa poche, mais la main lui tremblait tellement qu’il ne put trouver le trou de la serrure.
– Donnez, dit d’Artagnan.