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Peu à peu les groupes s’éclaircirent. Scarron ne fit pas semblant de voir que certains de ses hôtes s’étaient parlé mystérieusement, que des lettres étaient venues pour plusieurs, et que sa soirée semblait avoir eu un but mystérieux qui s’écartait de la littérature, dont on avait cependant tant fait de bruit. Mais qu’importait à Scarron? on pouvait maintenant fronder chez lui tout à l’aise: depuis le matin comme il l’avait dit, il n’était plus le malade de la reine.

Quant à Raoul, il avait en effet accompagné la duchesse jusqu’à son carrosse, où elle avait pris place en lui donnant sa main à baiser; puis, par un de ses fous caprices qui la rendaient si adorable et surtout si dangereuse, elle l’avait saisi tout à coup par la tête et l’avait embrassé au front en lui disant:

– Vicomte, que mes vœux et ce baiser vous portent bonheur!

Puis elle l’avait repoussé et avait ordonné au cocher de toucher à l’hôtel de Luynes. Le carrosse était parti; madame de Chevreuse avait fait au jeune homme un dernier signe par la portière, et Raoul était remonté tout interdit.

Athos comprit ce qui s’était passé et sourit.

– Venez, vicomte, dit-il, il est temps de vous retirer; vous partez demain pour l’armée de M. le Prince; dormez bien votre dernière nuit de citadin.

– Je serai donc soldat? dit le jeune homme; oh! monsieur, merci de tout mon cœur!

– Adieu, comte, dit l’abbé d’Herblay; je rentre dans mon couvent.

– Adieu, l’abbé, dit le coadjuteur, je prêche demain, et j’ai vingt textes à consulter ce soir.

– Adieu, messieurs, dit le comte; moi je vais dormir vingt-quatre heures de suite, je tombe de lassitude.

Les trois hommes se saluèrent après avoir échangé un dernier regard.

Scarron les suivait du coin de l’œil à travers les portières de son salon.

– Pas un d’eux ne fera ce qu’il dit, murmura-t-il avec son petit sourire de singe; mais qu’ils aillent, les braves gentilshommes! Qui sait s’ils ne travaillent pas à me faire rendre ma pension!… Ils peuvent remuer les bras, eux, c’est beaucoup; hélas! moi je n’ai que la langue, mais je tâcherai de prouver que c’est quelque chose. Holà! Champenois, voilà onze heures qui sonnent. Venez me rouler vers mon lit… En vérité, cette demoiselle d’Aubigné est bien charmante!

Sur ce, le pauvre paralytique disparut dans sa chambre à coucher, dont la porte se referma derrière lui, et les lumières s’éteignirent l’une après l’autre dans le salon de la rue des Tournelles.

XXIV. Saint-Denis

Le jour commençait à poindre lorsque Athos se leva et se fit habiller; il était facile de voir, à sa pâleur, plus grande que d’habitude, et à ces traces que l’insomnie laisse sur le visage, qu’il avait dû passer presque toute la nuit sans dormir. Contre l’habitude de cet homme si ferme et si décidé, il y avait ce matin dans toute sa personne quelque chose de lent et d’irrésolu.

C’est qu’il s’occupait des préparatifs de départ de Raoul et qu’il cherchait à gagner du temps. D’abord, il fourbit lui-même une épée qu’il tira de son étui de cuir parfumé, examina si la poignée était bien en garde, et si la lame tenait solidement à la poignée.

Puis il jeta au fond d’une valise destinée au jeune homme un petit sac plein de louis, appela Olivain, c’était le nom du laquais qui l’avait suivi de Blois, lui fit faire le portemanteau! devant lui, veillant à ce que toutes les choses nécessaires à un jeune homme qui se met en campagne y fussent renfermées.

Enfin, après avoir employé à peu près une heure à tous ces soins, il ouvrit la porte qui conduisait dans la chambre du vicomte et entra légèrement.

Le soleil, déjà radieux, pénétrait dans la chambre par la fenêtre à larges panneaux, dont Raoul, rentré tard, avait négligé de fermer les rideaux la veille. Il dormait encore, la tête gracieusement appuyée sur son bras. Ses longs cheveux noirs couvraient à demi son front charmant et tout humide de cette vapeur qui roule en perles le long des joues de l’enfant fatigué.

Athos s’approcha, et le corps incliné dans une attitude pleine de tendre mélancolie, il regarda longtemps ce jeune homme à la bouche souriante, aux paupières mi-closes, dont les rêves devaient être doux et le sommeil léger, tant son ange protecteur mettait dans sa garde muette de sollicitude et d’affection. Peu à peu Athos se laissa entraîner aux charmes de sa rêverie en présence de cette jeunesse si riche et si pure. Sa jeunesse à lui reparut, apportant tous ces souvenirs suaves, qui sont plutôt des parfums que des pensées. De ce passé au présent il y avait un abîme. Mais l’imagination a le vol de l’ange et de l’éclair; elle franchit les mers où nous avons failli faire naufrage, les ténèbres où nos illusions se sont perdues, le précipice où notre bonheur s’est englouti. Il songea que toute la première partie de sa vie à lui avait été brisée par une femme; il pensa avec terreur quelle influence pouvait avoir l’amour sur une organisation si fine et si vigoureuse à la fois.

En se rappelant tout ce qu’il avait souffert, il prévit tout ce que Raoul pouvait souffrir, et l’expression de la tendre et profonde pitié qui passa dans son cœur se répandit dans le regard humide dont il couvrit le jeune homme.

À ce moment Raoul s’éveilla de ce réveil sans nuages, sans ténèbres et sans fatigues qui caractérise certaines organisations délicates comme celle de l’oiseau. Ses yeux s’arrêtèrent sur ceux d’Athos, et il comprit sans doute tout ce qui se passait dans le cœur de cet homme qui attendait son réveil comme un amant attend le réveil de sa maîtresse, car son regard à son tour prit l’expression d’un amour infini.

– Vous étiez là, monsieur? dit-il avec respect.

– Oui, Raoul, j’étais là, dit le comte.

– Et vous ne m’éveilliez point?

– Je voulais vous laisser encore quelques moments de ce bon sommeil, mon ami; vous devez être fatigué de la journée d’hier, qui s’est prolongée si avant dans la nuit.

– Oh! monsieur, que vous êtes bon! dit Raoul.

Athos sourit.

– Comment vous trouvez-vous? lui dit-il.

– Mais parfaitement bien, monsieur, et tout à fait remis et dispos.

– C’est que vous grandissez encore, continua Athos avec un intérêt paternel et charmant d’homme mûr pour le jeune homme, et que les fatigues sont doubles à votre âge.

– Oh! monsieur, je vous demande bien pardon, dit Raoul honteux de tant de prévenances, mais dans un instant je vais être habillé.

Athos appela Olivain, et en effet au bout de dix minutes, avec cette ponctualité qu’Athos, rompu au service militaire, avait transmise à son pupille, le jeune homme fut prêt.

– Maintenant, dit le jeune homme au laquais, occupez-vous de mon bagage.

– Vos bagages vous attendent, Raoul, dit Athos. J’ai fait faire la valise sous mes yeux, et rien ne vous manquera. Elle doit déjà, ainsi que le portemanteau du laquais, être placée sur les chevaux, si toutefois on a suivi les ordres que j’ai donnés.

– Tout a été fait selon la volonté de monsieur le comte, dit Olivain, et les chevaux attendent.

– Et moi qui dormais, s’écria Raoul, tandis que vous, monsieur, vous aviez la bonté de vous occuper de tous ces détails! Oh! mais, en vérité, monsieur, vous me comblez de bontés.

– Ainsi vous m’aimez un peu, je l’espère du moins? répliqua Athos d’un ton presque attendri.

– Oh! monsieur, s’écria Raoul, qui, pour ne pas manifester son émotion par un élan de tendresse, se domptait presque à suffoquer, oh! Dieu m’est témoin que je vous aime et que je vous vénère.

– Voyez si vous n’oubliez rien, dit Athos en faisant semblant de chercher autour de lui pour cacher son émotion.

– Mais non, monsieur, dit Raoul.

Le laquais s’approcha alors d’Athos avec une certaine hésitation, et lui dit tout bas: