– J’adorerai Dieu, monsieur, dit Raoul, je respecterai la royauté; je servirai le roi, et tâcherai, si je meurs, que ce soit pour le roi, pour la royauté ou pour Dieu. Vous ai-je bien compris?
Athos sourit.
– Vous êtes une noble nature, dit-il, voici votre épée.
Raoul mit un genou en terre.
– Elle a été portée par mon père, un loyal gentilhomme. Je l’ai portée à mon tour, et lui ai fait honneur quelquefois quand la poignée était dans ma main et que son fourreau pendait à mon côté. Si votre main est faible encore pour manier cette épée, Raoul, tant mieux, vous aurez plus de temps à apprendre à ne la tirer que lorsqu’elle devra voir le jour.
– Monsieur, dit Raoul en recevant l’épée de la main du comte, je vous dois tout; cependant, cette épée est le plus précieux présent que vous m’ayez fait. Je la porterai, je vous jure, en homme reconnaissant.
Et il approcha ses lèvres de la poignée, qu’il baisa avec respect.
– C’est bien, dit Athos. Relevez-vous, vicomte, et embrassons-nous.
Raoul se releva et se jeta avec effusion dans les bras d’Athos.
– Adieu, murmura le comte, qui sentait son cœur se fondre, adieu, et pensez à moi.
– Oh! éternellement! éternellement! s’écria le jeune homme. Oh! je le jure, monsieur, et s’il m’arrive malheur, votre nom sera le dernier nom que je prononcerai, votre souvenir ma dernière pensée.
Athos remonta précipitamment pour cacher son émotion, donna une pièce d’or au gardien des tombeaux, s’inclina devant l’autel et gagna à grands pas le porche de l’église, au bas duquel Olivain attendait avec les deux autres chevaux.
– Olivain, dit-il en montrant le baudrier de Raoul, resserrez la boucle de cette épée qui tombe un peu bas. Bien. Maintenant, vous accompagnerez M. le vicomte jusqu’à ce que Grimaud vous ait rejoints; lui venu, vous quitterez le vicomte. Vous entendez, Raoul? Grimaud est un vieux serviteur plein de courage et de prudence, Grimaud vous suivra.
– Oui, monsieur, dit Raoul.
– Allons, à cheval, que je vous voie partir.
Raoul obéit.
– Adieu! Raoul, dit le comte, adieu, mon cher enfant.
– Adieu, monsieur, dit Raoul, adieu, mon bien-aimé protecteur!
Athos fit signe de la main, car il n’osait parler, et Raoul s’éloigna, la tête découverte.
Athos resta immobile et le regardant aller jusqu’au moment où il disparut au tournant d’une rue.
Alors le comte jeta la bride de son cheval aux mains d’un paysan, remonta lentement les degrés, rentra dans l’église, alla s’agenouiller dans le coin le plus obscur et pria.
XXV. Un des quarante moyens d’évasion de Monsieur de Beaufort
Cependant le temps s’écoulait pour le prisonnier comme pour ceux qui s’occupaient de sa fuite: seulement, il s’écoulait plus lentement. Tout au contraire des autres hommes qui prennent avec ardeur une résolution périlleuse et qui se refroidissent à mesure que le moment de l’exécuter se rapproche, le duc de Beaufort, dont le courage bouillant était passé en proverbe, et qu’avait enchaîné une inaction de cinq années, le duc de Beaufort semblait pousser le temps devant lui et appelait de tous ses vœux l’heure de l’action. Il y avait dans son évasion seule, à part les projets qu’il nourrissait pour l’avenir, projets, il faut l’avouer, encore fort vagues et fort incertains, un commencement de vengeance qui lui dilatait le cœur. D’abord sa fuite était une mauvaise affaire pour M. de Chavigny, qu’il avait pris en haine à cause des petites persécutions auxquelles il l’avait soumis; puis, une plus mauvaise affaire contre le Mazarin, qu’il avait pris en exécration à cause des grands reproches qu’il avait à lui faire. On voit que toute proportion était gardée entre les sentiments que M. de Beaufort avait voués au gouverneur et au ministre, au subordonné et au maître.
Puis M. de Beaufort, qui connaissait si bien l’intérieur du Palais-Royal, qui n’ignorait pas les relations de la reine et du cardinal, mettait en scène, de sa prison, tout ce mouvement dramatique qui allait s’opérer, quand ce bruit retentirait du cabinet du ministre à la chambre d’Anne d’Autriche: M. de Beaufort est sauvé! En se disant tout cela à lui-même, M. de Beaufort souriait doucement, se croyait déjà dehors, respirant l’air des plaines et des forêts, pressant un cheval vigoureux entre ses jambes et criant à haute voix: «Je suis libre!»
Il est vrai qu’en revenant à lui, il se trouvait entre ses quatre murailles, voyait à dix pas de lui La Ramée qui tournait ses pouces l’un autour de l’autre, et dans l’antichambre, ses gardes qui riaient ou qui buvaient.
La seule chose qui le reposait de cet odieux tableau, tant est grande l’instabilité de l’esprit humain, c’était la figure refrognée de Grimaud, cette figure qu’il avait prise d’abord en haine, et qui depuis était devenue toute son espérance. Grimaud lui semblait un Antinoüs.
Il est inutile de dire que tout cela était un jeu de l’imagination fiévreuse du prisonnier. Grimaud était toujours le même. Aussi avait-il conservé la confiance entière de son supérieur La Ramée, qui maintenant se serait fié à lui mieux qu’à lui-même: car, nous l’avons dit, La Ramée se sentait au fond du cœur un certain faible pour M. de Beaufort.
Aussi ce bon La Ramée se faisait-il une fête de ce petit souper en tête à tête avec son prisonnier. La Ramée n’avait qu’un défaut, il était gourmand; il avait trouvé les pâtés bons, le vin excellent. Or, le successeur du père Marteau lui avait promis un pâté de faisan au lieu d’un pâté de volaille, et du vin de Chambertin au lieu du vin de Mâcon. Tout cela, rehaussé de la présence de cet excellent prince qui était si bon au fond, qui inventait de si drôles de tours contre M. de Chavigny, et de, si bonnes plaisanteries contre le Mazarin, faisait pour La Ramée, de cette belle Pentecôte qui allait venir, une des quatre grandes fêtes de l’année.