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– En vérité, dit le duc, à vous entendre, La Ramée, je suis donc bien ingrat d’avoir eu un instant l’idée de sortir d’ici?

– Oh! Monseigneur, c’est le comble de l’ingratitude, reprit La Ramée; mais Votre Altesse n’y a jamais songé sérieusement.

– Si fait, reprit le duc, et, je dois vous l’avouer, c’est peut-être une folie, je ne dis pas non, mais de temps en temps j’y songe encore.

– Toujours par un de vos quarante moyens, Monseigneur?

– Eh! mais, oui, reprit le duc.

– Monseigneur, dit La Ramée, puisque nous sommes aux épanchements, dites-moi un de ces quarante moyens inventés par Votre Altesse.

– Volontiers, dit le duc. Grimaud, donnez-moi le pâté.

– J’écoute, dit La Ramée en se renversant sur son fauteuil, en soulevant son verre et en clignant de l’œil, pour regarder le soleil à travers le rubis liquide qu’il contenait.

Le duc jeta un regard sur la pendule. Dix minutes encore et elle allait sonner sept heures.

Grimaud apporta le pâté devant le prince, qui prit son couteau à lame d’argent pour enlever le couvercle; mais La Ramée, qui craignait qu’il n’arrivât malheur à cette belle pièce, passa au duc son couteau, qui avait une lame de fer.

– Merci, La Ramée, dit le duc en prenant le couteau.

– Eh bien Monseigneur, dit l’exempt, ce fameux moyen?

– Faut-il que je vous dise, reprit le duc, celui sur lequel je comptais le plus, celui que j’avais résolu d’employer le premier?

– Oui, celui-là, dit La Ramée.

– Eh bien! dit le duc, en creusant le pâté d’une main et en décrivant de l’autre un cercle avec son couteau, j’espérais d’abord avoir pour gardien un brave garçon comme vous, monsieur La Ramée.

– Bien! dit La Ramée; vous l’avez, Monseigneur. Après?

– Et je m’en félicite.

La Ramée salua.

– Je me disais, continua le prince, si une fois j’ai près de moi un bon garçon comme La Ramée, je tâcherai de lui faire recommander par quelque ami à moi, avec lequel il ignorera mes relations, un homme qui me soit dévoué, et avec lequel je puisse m’entendre pour préparer ma fuite.

– Allons! allons! dit La Ramée, pas mal imaginé.

– N’est-ce pas? reprit le prince; par exemple, le serviteur de quelque brave gentilhomme, ennemi lui-même du Mazarin, comme doit l’être tout gentilhomme.

– Chut! Monseigneur, dit La Ramée, ne parlons pas politique.

– Quand j’aurai cet homme près de moi, continua le duc, pour peu que cet homme soit adroit et ait su inspirer de la confiance à mon gardien, celui-ci se reposera sur lui, et alors j’aurai des nouvelles du dehors.

– Ah! oui, dit La Ramée, mais comment cela, des nouvelles du dehors?

– Oh! rien de plus facile, dit le duc de Beaufort, en jouant à la paume, par exemple.

– En jouant à la paume? demanda La Ramée, commençant à prêter la plus grande attention au récit du duc.

– Oui, tenez, j’envoie une balle dans le fossé, un homme est là qui la ramasse. La balle renferme une lettre; au lieu de renvoyer cette balle que je lui ai demandée du haut des remparts, il m’en envoie une autre. Cette autre balle contient une lettre. Ainsi, nous avons échangé nos idées, et personne n’y a rien vu.

– Diable! diable! dit La Ramée en se grattant l’oreille, vous faites bien de me dire cela, Monseigneur, je surveillerai les ramasseurs des balles.

Le duc sourit.

– Mais, continua La Ramée, tout cela, au bout du compte, n’est qu’un moyen de correspondre.

– C’est déjà beaucoup, ce me semble.

– Ce n’est pas assez.

– Je vous demande pardon. Par exemple, je dis à mes amis: «Trouvez-vous tel jour, à telle heure, de l’autre côté du fossé avec deux chevaux de main.»

– Eh bien! après? dit La Ramée avec une certaine inquiétude; à moins que ces chevaux n’aient des ailes pour monter sur le rempart et venir vous y chercher.

– Eh! mon Dieu, dit négligemment le prince, il ne s’agit pas que les chevaux aient des ailes pour monter sur les remparts, mais que j’aie, moi, un moyen d’en descendre.

– Lequel?

– Une échelle de corde.

– Oui, mais, dit La Ramée en essayant de rire, une échelle de corde ne s’envoie pas comme une lettre, dans une balle de paume.

– Non, mais elle s’envoie dans autre chose.

– Dans autre chose, dans autre chose! dans quoi?

– Dans un pâté, par exemple.

– Dans un pâté? dit La Ramée.

– Oui. Supposez une chose, reprit le duc; supposez, par exemple, que mon maître d’hôtel, Noirmont, ait traité du fonds de boutique du père Marteau…

– Eh bien? demanda La Ramée tout frissonnant.

– Eh bien! La Ramée, qui est un gourmand, voit ces pâtés, trouve qu’ils ont meilleure mine que ceux de ses prédécesseurs, vient m’offrir de m’en faire goûter. J’accepte, à la condition que La Ramée en goûtera avec moi. Pour être plus à l’aise, La Ramée écarte les gardes et ne conserve que Grimaud pour nous servir. Grimaud est l’homme qui m’a été donné par un ami, ce serviteur avec lequel je m’entends, prêt à me seconder en toutes choses. Le moment de ma fuite est marqué à sept heures. Eh bien! à sept heures moins quelques minutes…

– À sept heures moins quelques minutes?… reprit La Ramée, auquel la sueur commençait à perler sur le front.

– À sept heures moins quelques minutes, reprit le duc en joignant l’action aux paroles, j’enlève la croûte du pâté. J’y trouve deux poignards, une échelle de corde et un bâillon. Je mets un des poignards sur la poitrine de La Ramée et je lui dis: «Mon ami, j’en suis désolé, mais si tu fais un geste, si tu pousses un cri, tu es mort!»

Nous l’avons dit, en prononçant ces derniers mots, le duc avait joint l’action aux paroles. Le duc était debout près de lui et lui appuyait la pointe d’un poignard sur la poitrine avec un accent qui ne permettait pas à celui auquel il s’adressait de conserver de doute sur sa résolution.

Pendant ce temps Grimaud, toujours silencieux, tirait du pâté le second poignard, l’échelle de corde et la poire d’angoisse.

La Ramée suivait des yeux chacun de ces objets avec une terreur croissante.

– Oh! Monseigneur, s’écria-t-il en regardant le duc avec une expression de stupéfaction qui eût fait éclater de rire le prince dans un autre moment, vous n’aurez pas le cœur de me tuer!

– Non, si tu ne t’opposes pas à ma fuite.

– Mais, Monseigneur, si je vous laisse fuir, je suis un homme ruiné.

– Je te rembourserai le prix de ta charge.

– Et vous êtes bien décidé à quitter le château?

– Pardieu!

– Tout ce que je pourrais vous dire ne vous fera pas changer de résolution?

– Ce soir, je veux être libre.

– Et si je me défends, si j’appelle, si je crie?

– Foi de gentilhomme, je te tue.

En ce moment la pendule sonna.

– Sept heures, dit Grimaud, qui n’avait pas encore prononcé une parole.

– Sept heures, dit le duc, tu vois, je suis en retard.

La Ramée fit un mouvement comme pour l’acquit de sa conscience.

Le duc fronça le sourcil, et l’exempt sentit la pointe du poignard qui, après avoir traversé ses habits, s’apprêtait à lui traverser la poitrine.

– Bien, Monseigneur, dit-il, cela suffit. Je ne bougerai pas.

– Hâtons-nous, dit le duc.

– Monseigneur, une dernière grâce.

– Laquelle? Parle, dépêche-toi.

– Liez-moi bien, Monseigneur.

– Pourquoi cela, te lier?

– Pour qu’on ne croie pas que je suis votre complice.