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– Les mains! dit Grimaud.

– Non pas par devant, par derrière donc, par derrière!

– Mais avec quoi? dit le duc.

– Avec votre ceinture, Monseigneur, reprit La Ramée.

Le duc détacha sa ceinture et la donna à Grimaud, qui lia les mains de La Ramée de manière à le satisfaire.

– Les pieds, dit Grimaud.

La Ramée tendit les jambes, Grimaud prit une serviette, la déchira par bandes et ficela La Ramée.

– Maintenant mon épée, dit La Ramée; liez-moi donc la garde de mon épée.

Le duc arracha un des rubans de son haut-de-chausses, et accomplit le désir de son gardien.

– Maintenant, dit le pauvre La Ramée, la poire d’angoisse, je la demande; sans cela on me ferait mon procès parce que je n’ai pas crié. Enfoncez, Monseigneur, enfoncez.

Grimaud s’apprêta à remplir le désir de l’exempt, qui fit un mouvement en signe qu’il avait quelque chose à dire.

– Parle, dit le duc.

– Maintenant, Monseigneur, dit La Ramée, n’oubliez pas, s’il m’arrive malheur à cause de vous, que j’ai une femme et quatre enfants.

– Sois tranquille. Enfonce, Grimaud.

En une seconde La Ramée fut bâillonné et couché à terre, deux ou trois chaises furent renversées en signe de lutte. Grimaud prit dans les poches de l’exempt toutes les clefs qu’elles contenaient, ouvrit d’abord la porte de la chambre où ils se trouvaient, la referma à double tour quand ils furent sortis, puis tous deux prirent rapidement le chemin de la galerie qui conduisait au petit enclos. Les trois portes furent successivement ouvertes et fermées avec une promptitude qui faisait honneur à la dextérité de Grimaud. Enfin l’on arriva au jeu de paume. Il était parfaitement désert, pas de sentinelles, personne aux fenêtres.

Le duc courut au rempart et aperçut de l’autre côté des fossés trois cavaliers avec deux chevaux en main. Le duc échangea un signe avec eux, c’était bien pour lui qu’ils étaient là.

Pendant ce temps, Grimaud attachait le fil conducteur.

Ce n’était pas une échelle de corde, mais un peloton de soie, avec un bâton qui devait se passer entre les jambes et se dévider de lui-même par le poids de celui qui se tenait dessus à califourchon.

– Va, dit le duc.

– Le premier, Monseigneur? demanda Grimaud.

Sans doute, dit le duc; si on me rattrape, je ne risque que la prison; si on t’attrape, toi, tu es pendu.

– C’est juste, dit Grimaud.

Et aussitôt Grimaud, se mettant à cheval sur le bâton, commença sa périlleuse descente; le duc le suivit des yeux avec une terreur involontaire; il était déjà arrivé aux trois quarts de la muraille, lorsque tout à coup la corde cassa. Grimaud tomba précipité dans le fossé.

Le duc jeta un cri, mais Grimaud ne poussa pas une plainte; et cependant il devait être blessé grièvement, car il était resté étendu à l’endroit où il était tombé.

Aussitôt un des hommes qui attendaient se laissa glisser dans le fossé, attacha sous les épaules de Grimaud l’extrémité d’une corde, et les deux autres, qui en tenaient le bout opposé, tirèrent Grimaud à eux.

– Descendez, Monseigneur, dit l’homme qui était dans la fosse; il n’y a qu’une quinzaine de pieds de distance et le gazon est moelleux.

Le duc était déjà à l’œuvre. Sa besogne à lui était plus difficile, car il n’avait plus de bâton pour se soutenir; il fallait qu’il descendît à la force des poignets, et cela d’une hauteur d’une cinquantaine de pieds. Mais, nous l’avons dit, le duc était adroit, vigoureux et plein de sang-froid; en moins de cinq minutes, il se trouva à l’extrémité de la corde; comme le lui avait dit le gentilhomme, il n’était plus qu’à quinze pieds de terre. Il lâcha l’appui qui le soutenait et tomba sur ses pieds sans se faire aucun mal.

Aussitôt il se mit à gravir le talus du fossé, au haut duquel il trouva Rochefort. Les deux autres gentilshommes lui étaient inconnus. Grimaud, évanoui, était attaché sur un cheval.

– Messieurs, dit le prince, je vous remercierai plus tard; mais à cette heure, il n’y a pas un instant à perdre, en route donc, en route! qui m’aime, me suive!

Et il s’élança sur son cheval, partit au grand galop, respirant à pleine poitrine, et criant avec une expression de joie impossible à rendre:

– Libre!… Libre!… Libre!…

XXVI. D’Artagnan arrive à propos

D’Artagnan toucha à Blois la somme que Mazarin, dans son désir de le revoir près de lui, s’était décidé à lui donner pour ses services futurs.

De Blois à Paris il y avait quatre journées pour un cavalier ordinaire. D’Artagnan arriva vers les quatre heures de l’après-midi du troisième jour à la barrière Saint-Denis. Autrefois il n’en eût mis que deux. Nous avons vu qu’Athos, parti trois heures après lui, était arrivé vingt-quatre heures auparavant.

Planchet avait perdu l’usage de ces promenades forcées; d’Artagnan lui reprocha sa mollesse.

– Eh! monsieur, quarante lieues en trois jours! je trouve cela fort joli pour un marchand de pralines.

– Es-tu réellement devenu marchand, Planchet, et comptes-tu sérieusement, maintenant que nous nous sommes retrouvés, végéter dans ta boutique?

– Heu! reprit Planchet, vous seul en vérité êtes fait pour l’existence active. Voyez M. Athos, qui dirait que c’est cet intrépide chercheur d’aventures que nous avons connu? Il vit maintenant en véritable gentilhomme fermier, en vrai seigneur campagnard. Tenez, monsieur, il n’y a en vérité de désirable qu’une existence tranquille.

– Hypocrite! dit d’Artagnan, que l’on voit bien que tu te rapproches de Paris, et qu’il y a à Paris une corde et une potence qui t’attendent!

En effet, comme ils en étaient là de leur conversation, les deux voyageurs arrivèrent à la barrière. Planchet baissait son feutre en songeant qu’il allait passer dans des rues où il était fort connu, et d’Artagnan relevait sa moustache en se rappelant Porthos qui devait l’attendre rue Tiquetonne. Il pensait aux moyens de lui faire oublier sa seigneurie de Bracieux et les cuisines homériques de Pierrefonds.

En tournant le coin de la rue Montmartre, il aperçut, à l’une des fenêtres de l’hôtel de la Chevrette, Porthos vêtu d’un splendide justaucorps bleu de ciel tout brodé d’argent, et bâillant à se démonter la mâchoire, de sorte que les passants contemplaient avec une certaine admiration respectueuse ce gentilhomme si beau et si riche, qui semblait si fort ennuyé de sa richesse et de sa grandeur.

À peine d’ailleurs, de leur côté, d’Artagnan et Planchet avaient-ils tourné l’angle de la rue, que Porthos les avait reconnus.

– Eh! d’Artagnan, s’écria-t-il, Dieu soit loué! c’est vous!

– Eh! bonjour, cher ami! répondit d’Artagnan.

Une petite foule de badauds se forma bientôt autour des chevaux que les valets de l’hôtel tenaient déjà par la bride, et des cavaliers qui causaient ainsi le nez en l’air; mais un froncement de sourcils de d’Artagnan et deux ou trois gestes mal intentionnés de Planchet et bien compris des assistants, dissipèrent la foule, qui commençait à devenir d’autant plus compacte qu’elle ignorait pourquoi elle était rassemblée.

Porthos était déjà descendu sur le seuil de l’hôtel.

– Ah! mon cher ami, dit-il, que mes chevaux sont mal ici.

– En vérité! dit d’Artagnan, j’en suis au désespoir pour ces nobles animaux.

– Et moi aussi, j’étais assez mal, dit Porthos, et n’était l’hôtesse continua-t-il en se balançant sur ses jambes avec son gros air content de lui-même, qui est assez avenante et qui entend la plaisanterie, j’aurais été chercher gîte ailleurs.

La belle Madeleine, qui s’était approchée pendant ce colloque, fit un pas en arrière et devint pâle comme la mort en entendant les paroles de Porthos, car elle crut que la scène du Suisse allait se renouveler; mais à sa grande stupéfaction d’Artagnan ne sourcilla point, et, au lieu de se fâcher, il dit en riant à Porthos: