– Oui, je comprends, cher ami, l’air de la rue Tiquetonne ne vaut pas celui de la vallée de Pierrefonds; mais, soyez tranquille, je vais vous en faire prendre un meilleur.
– Quand cela?
– Ma foi, bientôt, je l’espère.
– Ah! tant mieux!
À cette exclamation de Porthos succéda un gémissement bas et profond qui partait de l’angle d’une porte. D’Artagnan, qui venait de mettre pied à terre, vit alors se dessiner en relief sur le mur l’énorme ventre de Mousqueton, dont la bouche attristée laissait échapper de sourdes plaintes.
– Et vous aussi, mon pauvre monsieur Mouston, êtes déplacé dans ce chétif hôtel, n’est-ce pas? demanda d’Artagnan de ce ton railleur qui pouvait être aussi bien de la compassion que de la moquerie.
– Il trouve la cuisine détestable, répondit Porthos.
– Eh bien, mais, dit d’Artagnan, que ne la faisait-il lui-même comme à Chantilly?
– Ah! monsieur, je n’avais plus ici, comme là-bas, les étangs de M. le Prince, pour y pêcher ces belles carpes, et les forêts de Son Altesse pour y prendre au collet ces fines perdrix. Quant à la cave, je l’ai visitée en détail, et en vérité c’est bien peu de chose.
– Monsieur Mouston, dit d’Artagnan, en vérité je vous plaindrais, si je n’avais pour le moment quelque chose de bien autrement pressé à faire.
Alors, prenant Porthos à part:
– Mon cher du Vallon, continua-t-il, vous voilà tout habillé, et c’est heureux, car je vous mène de ce pas chez le cardinal.
– Bah! vraiment? dit Porthos en ouvrant de grands yeux ébahis.
– Oui, mon ami.
– Une présentation?
– Cela vous effraie?
– Non, mais cela m’émeut.
– Oh! soyez tranquille; vous n’avez plus affaire à l’autre cardinal, et celui-ci ne vous terrassera pas sous sa majesté.
– C’est égal, vous comprenez, d’Artagnan, la cour!
– Eh! mon ami, il n’y a plus de cour.
– La reine!
– J’allais dire: il n’y a plus de reine. La reine? rassurez-vous, nous ne la verrons pas.
– Et vous dites que nous allons de ce pas au Palais-Royal?
– De ce pas. Seulement, pour ne point faire de retard, je vous emprunterai un de vos chevaux.
– À votre aise: ils sont tous les quatre à votre service.
– Oh! je n’en ai besoin que d’un pour le moment.
– N’emmenons-nous pas nos valets?
– Oui, prenez Mousqueton, cela ne fera pas mal. Quant à Planchet, il a ses raisons pour ne pas venir à la cour.
– Et pourquoi cela?
– Heu! il est mal avec Son Éminence.
– Mouston, dit Porthos, sellez Vulcain et Bayard.
– Et moi, monsieur, prendrai-je Rustaud?
– Non, prenez un cheval de luxe, prenez Phébus ou Superbe, nous allons en cérémonie.
– Ah! dit Mousqueton respirant, il ne s’agit donc que de faire une visite?
– Eh! mon Dieu, oui, Mouston, pas d’autre chose. Seulement, à tout hasard, mettez des pistolets dans les fontes; vous trouverez à ma selle les miens tout chargés.
Mouston poussa un soupir, il comprenait peu ces visites de cérémonie qui se faisaient armé jusqu’aux dents.
– Au fait, dit Porthos en regardant s’éloigner complaisamment son ancien laquais, vous avez raison, d’Artagnan, Mouston suffira, Mouston a fort belle apparence.
D’Artagnan sourit.
– Et vous, dit Porthos, ne vous habillez-vous point de frais?
– Non pas, je reste comme je suis.
– Mais vous êtes tout mouillé de sueur et de poussière, vos bottes sont fort crottées?
– Ce négligé de voyage témoignera de mon empressement à me rendre aux ordres du cardinal.
En ce moment Mousqueton revint avec les trois chevaux tout accommodés. D’Artagnan se remit en selle comme s’il se reposait depuis huit jours.
– Oh! dit-il à Planchet, ma longue épée…
– Moi, dit Porthos montrant une petite épée de parade à la garde toute dorée, j’ai mon épée de cour.
– Prenez votre rapière, mon ami.
– Et pourquoi?
– Je n’en sais rien, mais prenez toujours, croyez-moi.
– Ma rapière, Mouston, dit Porthos.
– Mais c’est tout un attirail de guerre, monsieur! dit celui-ci; nous allons donc faire campagne? Alors dites-le moi tout de suite, je prendrai mes précautions en conséquence.
– Avec nous, Mouston, vous le savez, reprit d’Artagnan, les précautions sont toujours bonnes à prendre. Ou vous n’avez pas grande mémoire, ou vous avez oublié que nous n’avons pas l’habitude de passer nos nuits en bals et en sérénades.
– Hélas! c’est vrai, dit Mousqueton en s’armant de pied en cap, mais je l’avais oublié.
Ils partirent d’un trait assez rapide et arrivèrent au Palais-Cardinal vers les sept heures un quart. Il y avait foule dans les rues, car c’était le jour de la Pentecôte, et cette foule regardait passer avec étonnement ces deux cavaliers, dont l’un était si frais qu’il semblait sortir d’une boîte, et l’autre si poudreux qu’on eût dit qu’il quittait un champ de bataille.
Mousqueton attirait aussi les regards des badauds, et comme le roman de Don Quichotte était alors dans toute sa vogue, quelques-uns disaient que c’était Sancho qui, après avoir perdu un maître, en avait trouvé deux.
En arrivant à l’antichambre, d’Artagnan se trouva en pays de connaissance. C’étaient des mousquetaires de sa compagnie qui justement étaient de garde. Il fit appeler l’huissier et montra la lettre du cardinal qui lui enjoignait de revenir sans perdre une seconde. L’huissier s’inclina et entra chez Son Éminence.
D’Artagnan se tourna vers Porthos, et crut remarquer qu’il était agité d’un léger tremblement. Il sourit, et s’approchant de son oreille, il lui dit:
– Bon courage, mon brave ami! ne soyez pas intimidé; croyez-moi, l’œil de l’aigle est fermé, et nous n’avons plus affaire qu’au simple vautour. Tenez-vous raide comme au jour du bastion Saint-Gervais, et ne saluez pas trop bas cet Italien, cela lui donnerait une pauvre idée de vous.
– Bien, bien, répondit Porthos.
L’huissier reparut.
– Entrez, messieurs dit-il, Son Éminence vous attend.
En effet, Mazarin était assis dans son cabinet, travaillant à raturer le plus de noms possible sur une liste de pensions et de bénéfices. Il vit du coin de l’œil entrer d’Artagnan et Porthos et quoique son regard eût pétillé de joie à l’annonce de l’huissier, il ne parut pas s’émouvoir.
– Ah! c’est vous, monsieur le lieutenant? dit-il, vous avez fait diligence, c’est bien; soyez le bienvenu.
– Merci, Monseigneur. Me voilà aux ordres de Votre Éminence, ainsi que M. du Vallon, celui de mes anciens amis, celui qui déguisait sa noblesse sous le nom de Porthos.
Porthos salua le cardinal.
– Un cavalier magnifique, dit Mazarin.
Porthos tourna la tête à droite et à gauche, et fit des mouvements d’épaule pleins de dignité.
– La meilleure épée du royaume, Monseigneur, dit d’Artagnan, et bien des gens le savent qui ne le disent pas et qui ne peuvent pas le dire.
Porthos salua d’Artagnan.
Mazarin aimait presque autant les beaux soldats que Frédéric de Prusse les aima plus tard. Il se mit à admirer les mains nerveuses, les vastes épaules et l’œil fixe de Porthos. Il lui sembla qu’il avait devant lui le salut de son ministère et du royaume, taillé en chair et en os. Cela lui rappela que l’ancienne association des mousquetaires était formée de quatre personnes.
– Et vos deux autres amis? demanda Mazarin.
Porthos ouvrait la bouche, croyant que c’était l’occasion de placer un mot à son tour. D’Artagnan lui fit un signe du coin de l’œil.
– Nos autres amis sont empêchés en ce moment, ils nous rejoindront plus tard.