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Mazarin toussa légèrement.

– Et monsieur, plus libre qu’eux, reprendra volontiers du service? demanda Mazarin.

– Oui, Monseigneur, et cela par un dévouement, car M. de Bracieux est riche.

– Riche? dit Mazarin, à qui ce seul mot avait toujours le privilège d’inspirer une grande considération.

– Cinquante mille livres de rente, dit Porthos.

C’était la première parole qu’il avait prononcée.

– Par pur dévouement, reprit Mazarin avec son fin sourire, par pur dévouement alors?

– Monseigneur ne croit peut-être pas beaucoup à ce mot-là? demanda d’Artagnan.

– Et vous, monsieur le Gascon? dit Mazarin en appuyant ses deux coudes sur son bureau et son menton dans ses deux mains.

– Moi, dit d’Artagnan, je crois au dévouement comme à un nom de baptême, par exemple, qui doit être naturellement suivi d’un nom de terre. On est d’un naturel plus ou moins dévoué, certainement; mais il faut toujours qu’au bout d’un dévouement il y ait quelque chose.

– Et votre ami, par exemple, quelle chose désirerait-il avoir au bout de son dévouement?

– Eh bien! Monseigneur, mon ami a trois terres magnifiques: celle du Vallon, à Corbeil; celle de Bracieux, dans le Soissonnais, et celle de Pierrefonds dans le Valois; or, Monseigneur, il désirerait que l’une de ses trois terres fût érigée en baronnie.

– N’est-ce que cela? dit Mazarin, dont les yeux pétillèrent de joie en voyant qu’il pouvait récompenser le dévouement de Porthos sans bourse délier; n’est-ce que cela? la chose pourra s’arranger.

– Je serai baron! s’écria Porthos en faisant un pas en avant.

– Je vous l’avais dit, reprit d’Artagnan en l’arrêtant de la main, et Monseigneur vous le répète.

– Et vous, monsieur d’Artagnan, que désirez-vous?

– Monseigneur, dit d’Artagnan, il y aura vingt ans au mois de septembre prochain que M. le cardinal de Richelieu m’a fait lieutenant.

– Oui, et vous voudriez que le cardinal Mazarin vous fît capitaine.

D’Artagnan salua.

– Eh bien! tout cela n’est pas chose impossible. On verra, messieurs, on verra. Maintenant, monsieur du Vallon, dit Mazarin, quel service préférez-vous? celui de la ville? celui de la campagne?

Porthos ouvrit la bouche pour répondre.

– Monseigneur, dit d’Artagnan, M. du Vallon est comme moi, il aime le service extraordinaire, c’est-à-dire des entreprises qui sont réputées comme folles et impossibles.

Cette gasconnade ne déplut pas à Mazarin, qui se mit à rêver.

– Cependant, je vous avoue que je vous avais fait venir pour vous donner un poste sédentaire. J’ai certaines inquiétudes. Eh bien! qu’est-ce que cela? dit Mazarin.

En effet, un grand bruit se faisait entendre dans l’antichambre, et presque en même temps la porte du cabinet s’ouvrit; un homme couvert de poussière se précipita dans la chambre en criant:

– Monsieur le cardinal? où est monsieur le cardinal?

Mazarin crut qu’on voulait l’assassiner, et se recula en faisant rouler son fauteuil. D’Artagnan et Porthos firent un mouvement qui les plaça entre le nouveau venu et le cardinal.

– Eh! monsieur, dit Mazarin, qu’y a-t-il donc, que vous entrez ici comme dans les halles?

– Monseigneur, dit l’officier à qui s’adressait ce reproche, deux mots, je voudrais vous parler vite et en secret. Je suis M. de Poins, officier aux gardes, en service au donjon de Vincennes.

L’officier était si pâle et si défait, que Mazarin, persuadé qu’il était porteur d’une nouvelle d’importance, fit signe à d’Artagnan et à Porthos de faire place au messager.

D’Artagnan et Porthos se retirèrent dans un coin du cabinet.

– Parlez, monsieur, parlez vite, dit Mazarin, qu’y a-t-il donc?

– Il y a, Monseigneur, dit le messager, que M. de Beaufort vient de s’évader du château de Vincennes.

Mazarin poussa un cri et devint à son tour plus pâle que celui qui lui annonçait cette nouvelle; il retomba sur son fauteuil presque anéanti.

– Évadé! dit-il, M. de Beaufort évadé?

– Monseigneur, je l’ai vu fuir du haut de la terrasse.

– Et vous n’avez pas tiré dessus?

– Il était hors de portée.

– Mais M. de Chavigny, que faisait-il donc?

– Il était absent.

– Mais La Ramée?

– On l’a trouvé garrotté dans la chambre du prisonnier, un bâillon dans la bouche et un poignard près de lui.

– Mais cet homme qu’il s’était adjoint?

– Il était complice du duc et s’est évadé avec lui.

Mazarin poussa un gémissement.

– Monseigneur, dit d’Artagnan faisant un pas vers le cardinal.

– Quoi? dit Mazarin.

– Il me semble que Votre Éminence perd un temps précieux.

– Comment cela?

– Si Votre Éminence ordonnait qu’on courût après le prisonnier, peut-être le rejoindrait-on encore. La France est grande, et la plus proche frontière est à soixante lieues.

– Et qui courrait après lui? s’écria Mazarin.

– Moi, pardieu!

– Et vous l’arrêteriez?

– Pourquoi pas?

– Vous arrêteriez le duc de Beaufort, armé, en campagne?

– Si Monseigneur m’ordonnait d’arrêter le diable, je l’empoignerais par les cornes et je le lui amènerais.

– Moi aussi, dit Porthos.

– Vous aussi? dit Mazarin en regardant ces deux hommes avec étonnement. Mais le duc ne se rendra pas sans un combat acharné.

– Eh bien! dit d’Artagnan dont les yeux s’enflammaient, bataille! il y a longtemps que nous ne nous sommes battus, n’est-ce pas, Porthos?

– Bataille! dit Porthos.

– Et vous croyez le rattraper?

– Oui, si nous sommes mieux montés que lui.

– Alors, prenez ce que vous trouverez de gardes ici et courez.

– Vous l’ordonnez, Monseigneur.

– Je le signe, dit Mazarin en prenant un papier et en écrivant quelques lignes.

– Ajoutez, Monseigneur, que nous pourrons prendre tous les chevaux que nous rencontrerons sur notre route.

– Oui, oui, dit Mazarin, service du roi! Prenez et courez!

– Bon, Monseigneur.

– Monsieur du Vallon, dit Mazarin, votre baronnie est en croupe du duc de Beaufort; il ne s’agit que de le rattraper. Quant à vous, mon cher monsieur d’Artagnan, je ne vous promets rien, mais si vous le ramenez, mort ou vif, vous demanderez ce que vous voudrez.

– À cheval, Porthos! dit d’Artagnan en prenant la main de son ami.

– Me voici, répondit Porthos avec son sublime sang-froid.

Et ils descendirent le grand escalier, prenant avec eux les gardes qu’ils rencontraient sur leur route en criant: «À cheval! à cheval!»

Une dizaine d’hommes se trouvèrent réunis.

D’Artagnan et Porthos sautèrent l’un sur Vulcain, l’autre sur Bayard, Mousqueton enfourcha Phébus.

– Suivez-moi! cria d’Artagnan.

– En route, dit Porthos.

Et ils enfoncèrent l’éperon dans les flancs de leurs nobles coursiers, qui partirent par la rue Saint-Honoré comme une tempête furieuse.

– Eh bien! monsieur le baron! je vous avais promis de l’exercice, vous voyez que je vous tiens parole.

– Oui, mon capitaine, répondit Porthos.

Ils se retournèrent, Mousqueton, plus suant que son cheval, se tenait à la distance obligée. Derrière Mousqueton galopaient les dix gardes.

Les bourgeois ébahis sortaient sur le seuil de leur porte, et les chiens effarouchés suivaient les cavaliers en aboyant.

Au coin du cimetière Saint-Jean, d’Artagnan renversa un homme; mais c’était un trop petit événement pour arrêter des gens si pressés. La troupe galopante continua donc son chemin comme si les chevaux eussent eu des ailes.

Hélas! Il n’y a pas de petits événements dans ce monde, et nous verrons que celui-ci pensa perdre la monarchie!