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– Oui, Monseigneur, dit Athos, mais vous l’avez dit, deux qui en valent vingt.

– Allons, messieurs, vos épées, dit le duc.

– Nos épées! dit d’Artagnan relevant la tête et revenant à lui, nos épées! jamais!

– Jamais! dit Porthos.

Quelques hommes firent un mouvement.

– Un instant, Monseigneur, dit Athos, deux mots.

Et il s’approcha du prince, qui se pencha vers lui et auquel il dit quelques paroles tout bas.

– Comme vous voudrez, comte, dit le prince. Je suis trop votre obligé pour vous refuser votre première demande. Écartez-vous, messieurs, dit-il aux hommes de son escorte. Messieurs d’Artagnan et du Vallon, vous êtes libres.

L’ordre fut aussitôt exécuté, et d’Artagnan et Porthos se trouvèrent former le centre d’un vaste cercle.

– Maintenant, d’Herblay, dit Athos, descendez de cheval et venez.

Aramis mit pied à terre et s’approcha de Porthos, tandis qu’Athos s’approchait de d’Artagnan. Tous quatre alors se trouvèrent réunis.

– Amis, dit Athos, regrettez-vous encore de n’avoir pas versé notre sang?

– Non, dit d’Artagnan, je regrette de nous voir les uns contre les autres, nous qui avions toujours été si bien unis, je regrette de nous rencontrer dans deux camps opposés. Ah! rien ne nous réussira plus.

– Oh! mon Dieu! non, c’est fini, dit Porthos.

– Eh bien! soyez des nôtres alors, dit Aramis.

– Silence, d’Herblay, dit Athos, on ne fait point de ces propositions-là à des hommes comme ces messieurs. S’ils sont entrés dans le parti de Mazarin, c’est que leur conscience les a poussés de ce côté, comme la nôtre nous a poussés du côté des princes.

– En attendant, nous voilà ennemis, dit Porthos; sang-bleu! qui aurait jamais cru cela?

D’Artagnan ne dit rien, mais poussa un soupir.

Athos les regarda et prit leurs mains dans les siennes.

– Messieurs, dit-il, cette affaire est grave, et mon cœur souffre comme si vous l’aviez percé d’outre en outre. Oui, nous sommes séparés, voilà la grande, voilà la triste vérité, mais nous ne nous sommes pas déclaré la guerre encore; peut-être avons-nous des conditions à faire, un entretien suprême est indispensable.

– Quant à moi, je le réclame, dit Aramis.

– Je l’accepte, dit d’Artagnan avec fierté.

Porthos inclina la tête en signe d’assentiment.

– Prenons donc un lieu de rendez-vous, continua Athos, à la portée de nous tous, et dans une dernière entrevue réglons définitivement notre position réciproque et la conduite que nous devons tenir les uns vis-à-vis des autres.

– Bien! dirent les trois autres.

– Vous êtes donc de mon avis? demanda Athos.

– Entièrement.

– Eh bien! le lieu?

– La place Royale vous convient-elle? demanda d’Artagnan.

– À Paris?

– Oui.

Athos et Aramis se regardèrent, Aramis fit un signe de tête approbatif.

– La place Royale, soit! dit Athos.

– Et quand cela?

– Demain soir, si vous voulez.

– Serez-vous de retour?

– Oui.

– À quelle heure?

– À dix heures de la nuit, cela vous convient-il?

– À merveille.

– De là, dit Athos, sortira la paix ou la guerre, mais notre honneur du moins, amis, sera sauf.

– Hélas! murmura d’Artagnan, notre honneur de soldat est perdu, à nous.

– D’Artagnan, dit gravement Athos, je vous jure que vous me faites mal de penser à ceci quand je ne pense, moi, qu’à une chose, c’est que nous avons croisé l’épée l’un contre l’autre. Oui, continua-t-il en secouant douloureusement la tête, oui, vous l’avez dit; le malheur est sur nous; venez, Aramis.

– Et nous, Porthos, dit d’Artagnan, retournons porter notre honte au cardinal.

– Et dites-lui surtout, cria une voix, que je ne suis pas trop vieux pour être un homme d’action.

D’Artagnan reconnut la voix de Rochefort.

– Puis-je quelque chose pour vous, messieurs? dit le prince.

– Rendre témoignage que nous avons fait ce que nous avons pu, Monseigneur.

– Soyez tranquille, cela sera fait. Adieu, messieurs, dans quelque temps nous nous reverrons, je l’espère, sous Paris, et même dans Paris peut-être, et alors vous pourrez prendre votre revanche.

À ces mots, le duc salua de la main, remit son cheval au galop et disparut suivi de son escorte, dont la vue alla se perdre dans l’obscurité et le bruit dans l’espace.

D’Artagnan et Porthos se trouvèrent seuls sur la grande route avec un homme qui tenait deux chevaux de main.

Ils crurent que c’était Mousqueton et s’approchèrent.

– Que vois-je! s’écria d’Artagnan, c’est toi, Grimaud?

– Grimaud! dit Porthos.

Grimaud fit signe aux deux amis qu’ils ne se trompaient pas.

– Et à qui les chevaux? demanda d’Artagnan.

– Qui nous les donne? demanda Porthos.

– M. le comte de La Fère.

– Athos, Athos, murmura d’Artagnan, vous pensez à tout et vous êtes vraiment un gentilhomme.

– À la bonne heure! dit Porthos, j’avais peur d’être obligé de faire l’étape à pied.

Et il se mit en selle. D’Artagnan y était déjà.

– Eh bien! où vas-tu donc, Grimaud? demanda d’Artagnan; tu quittes ton maître?

– Oui, dit Grimaud, je vais rejoindre le vicomte de Bragelonne à l’armée de Flandre.

Ils firent alors silencieusement quelques pas sur le grand chemin en venant vers Paris, mais tout à coup ils entendirent des plaintes qui semblaient sortir d’un fossé.

– Qu’est-ce que cela? demanda d’Artagnan.

– Cela, dit Porthos, c’est Mousqueton.

– Eh! oui, monsieur, c’est moi, dit une voix plaintive, tandis qu’une espèce d’ombre se dressait sur le revers de la route.

Porthos courut à son intendant, auquel il était réellement attaché.

– Serais-tu blessé dangereusement, mon cher Mouston? dit-il.

– Mouston! reprit Grimaud en ouvrant des yeux ébahis.

– Non, monsieur, je ne crois pas; mais je suis blessé d’une manière fort gênante.

– Alors, tu ne peux pas monter à cheval?

– Ah! monsieur, que me proposez-vous là!

– Peux-tu aller à pied?

– Je tâcherai, jusqu’à la première maison.

– Comment faire? dit d’Artagnan, il faut cependant que nous revenions à Paris.

– Je me charge de Mousqueton, dit Grimaud.

– Merci, mon bon Grimaud! dit Porthos.

Grimaud mit pied à terre et alla donner le bras à son ancien ami, qui l’accueillit les larmes aux yeux, sans que Grimaud pût positivement savoir si ces larmes venaient du plaisir de le revoir ou de la douleur que lui causait sa blessure.

Quant à d’Artagnan et à Porthos, ils continuèrent silencieusement leur route vers Paris.

Trois heures après, ils furent dépassés par une espèce de courrier couvert de poussière: c’était un homme envoyé par le duc et qui portait au cardinal une lettre dans laquelle, comme l’avait promis le prince, il rendait témoignage de ce qu’avaient fait Porthos et d’Artagnan.

Mazarin avait passé une fort mauvaise nuit lorsqu’il reçut cette lettre, dans laquelle le prince lui annonçait lui-même qu’il était en liberté et qu’il allait lui faire une guerre mortelle.

Le cardinal la lut deux ou trois fois, puis la pliant et la mettant dans sa poche:

– Ce qui me console, dit-il, puisque d’Artagnan l’a manqué, c’est qu’au moins en courant après lui il a écrasé Broussel. Décidément le Gascon est un homme précieux, et il me sert jusque dans ses maladresses.

Le cardinal faisait allusion à cet homme qu’avait renversé d’Artagnan au coin du cimetière Saint-Jean à Paris, et qui n’était autre que le conseiller Broussel.

XXIX. Le bonhomme Broussel