«- Mais vous, Monseigneur, qui prétendez avoir battu…
«- Qui?
«- M. de Chavigny.
«- Moi?
«- N’avez-vous pas gourmé M. de Chavigny, à ce que vous dites au moins, Monseigneur?
«- Oui.
«- Eh bien! lui dément.
«- Ah! par exemple, dit le prince, je l’ai si bien gourmé que voilà mes propres paroles, dit M. de Beaufort avec toute la majesté que vous lui connaissez:
«Mon cher Chavigny, vous êtes blâmable de prêter secours à un drôle comme ce Mazarin.
«- Ah! Monseigneur, s’écria le second, je comprends, c’est gourmander que vous avez voulu dire.
«- Gourmander, gourmer, que fait cela? dit le prince; n’est-ce pas la même chose? En vérité, vos faiseurs de morts sont bien pédants!
On rit beaucoup de cette erreur philologique de M. de Beaufort, dont les bévues en ce genre commençaient à devenir proverbiales, et il fut convenu que, l’esprit de parti étant exilé à tout jamais de ces réunions amicales, d’Artagnan et Porthos pourraient railler les princes, à la condition qu’Athos et Aramis pourraient gourmer le Mazarin.
– Ma foi, dit d’Artagnan à ses deux amis, vous avez raison de lui vouloir du mal, à ce Mazarin, car de son côté, je vous le jure, il ne vous veut pas de bien.
– Bah! vraiment? dit Athos. Si je croyais que ce drôle me connût par mon nom, je me ferais débaptiser, de peur qu’on ne crût que je le connais, moi.
– Il ne vous connaît point par votre nom, mais par vos faits; il sait qu’il y a deux gentilshommes qui ont plus particulièrement contribué à l’évasion de M. de Beaufort, et il les fait chercher activement, je vous en réponds.
– Par qui?
– Par moi.
– Comment, par vous?
– Oui, il m’a encore envoyé chercher ce matin pour me demander si j’avais quelque renseignement.
– Sur ces deux gentilshommes?
– Oui.
– Et que lui avez-vous répondu?
– Que je n’en avais pas encore, mais que je dînais avec deux personnes qui pourraient m’en donner.
– Vous lui avez dit cela! dit Porthos avec son gros rire épanoui sur sa large figure. Bravo! Et cela ne vous fait pas peur, Athos?
– Non, dit Athos, ce n’est pas la recherche du Mazarin que je redoute.
– Vous, reprit Aramis, dites-moi un peu ce que vous redoutez?
– Rien, dans le présent du moins, c’est vrai.
– Et dans le passé? dit Porthos.
– Ah! dans le passé, c’est autre chose, dit Athos avec un soupir; dans le passé et dans l’avenir…
– Est-ce que vous craignez pour votre jeune Raoul? demanda Aramis.
– Bon! dit d’Artagnan, on n’est jamais tué à la première affaire.
– Ni à la seconde, dit Aramis.
– Ni à la troisième, dit Porthos. D’ailleurs, quand on est tué, on en revient, et la preuve c’est que nous voilà.
– Non, dit Athos, ce n’est pas Raoul non plus qui m’inquiète, car il se conduira, je l’espère, en gentilhomme, et s’il est tué, eh bien! ce sera bravement; mais tenez, si ce malheur lui arrivait, eh bien…
Athos passa la main sur son front pâle.
– Eh bien? demanda Aramis.
– Eh bien! je regarderais ce malheur comme une expiation.
– Ah! ah! dit d’Artagnan, je sais ce que vous voulez dire.
– Et moi aussi, dit Aramis; mais il ne faut pas songer à cela, Athos: le passé est le passé.
– Je ne comprends pas, dit Porthos.
– L’affaire d’Armentières, dit tout bas d’Artagnan.
– L’affaire d’Armentières? demanda celui-ci.
– Milady…
– Ah.! oui, dit Porthos, je l’avais oubliée, moi.
Athos le regarda de son œil profond.
– Vous l’avez oubliée, vous, Porthos? dit-il.
– Ma foi, oui, dit Porthos, il y a longtemps de cela.
– La chose ne pèse donc point à votre conscience?
– Ma foi, non! dit Porthos.
– Et à vous, Aramis?
– Mais, j’y pense parfois, dit Aramis, comme à un des cas de conscience qui prêtent le plus à la discussion.
– Et à vous, d’Artagnan?
– Moi, j’avoue que lorsque mon esprit s’arrête sur cette époque terrible, je n’ai de souvenirs que pour le corps glacé de cette pauvre Mme Bonacieux. Oui, Oui, murmura-t-il, j’ai eu bien des fois des regrets pour la victime, jamais de remords pour son assassin.
Athos secoua la tête d’un air de doute.
– Songez, dit Aramis, que si vous admettez la justice divine et sa participation aux choses de ce monde, cette femme a été punie de par la volonté de Dieu. Nous avons été les instruments, voilà tout.
– Mais le libre arbitre, Aramis?
– Que fait le juge? il a son libre arbitre et il condamne sans crainte. Que fait le bourreau? Il est maître de son bras, et cependant il frappe sans remords.
– Le bourreau… murmura Athos.
Et l’on vit qu’il s’arrêtait à un souvenir.
– Je sais que c’est effrayant, dit d’Artagnan, mais quand on pense que nous avons tué des Anglais, des Rochelois, des Espagnols, des Français même, qui n’avaient jamais fait d’autre mal que de nous coucher en joue et de nous manquer, qui n’avaient jamais eu d’autre tort que de croiser le fer avec nous et de ne pas arriver à la parade assez vite, je m’excuse pour ma part dans le meurtre de cette femme, parole d’honneur!
– Moi, dit Porthos, maintenant que vous m’en avez fait souvenir, Athos, je revois encore la scène comme si j’y étais: Milady était là, où vous êtes (Athos pâlit); moi j’étais à la place où se trouve d’Artagnan. J’avais au côté une épée qui coupait comme un damas… Vous vous la rappelez, Aramis, car vous l’appeliez toujours Balizarde? Eh bien! je vous jure à tous trois que s’il n’y avait pas eu là le bourreau de Béthune… Est-ce de Béthune?… Oui, ma foi, de Béthune… j’eusse coupé le cou à cette scélérate, sans m’y reprendre, et même en m’y reprenant. C’était une méchante femme.
– Et puis, dit Aramis, avec ce ton d’insoucieuse philosophie qu’il avait pris depuis qu’il était d’Église, et dans lequel il y avait bien plus d’athéisme que de confiance en Dieu, à quoi bon songer à tout cela! ce qui est fait est fait. Nous nous confesserons de cette action à l’heure suprême et Dieu saura bien mieux que nous si c’est un crime, une faute ou une action méritoire. M’en repentir? me direz-vous; ma foi, non. Sur l’honneur et sur la croix, je ne me repens que parce qu’elle était femme.
– Le plus tranquillisant dans tout cela, dit d’Artagnan, c’est que de tout cela il ne reste aucune trace.
– Elle avait un fils, dit Athos.
– Ah! oui, je le sais bien, dit d’Artagnan, et vous m’en avez parlé; mais qui sait ce qu’il est devenu? Mort le serpent, morte la couvée? Croyez-vous que de Winter, son oncle, aura élevé ce serpenteau-là? De Winter aura condamné le fils comme il a condamné la mère.
– Alors, dit Athos, malheur à de Winter, car l’enfant n’avait rien fait, lui.
– L’enfant est mort, ou le diable m’emporte! dit Porthos. Il fait tant de brouillard dans cet affreux pays, à ce que dit d’Artagnan, du moins…
Au moment où cette conclusion de Porthos allait peut-être ramener la gaieté sur tous ces fronts plus ou moins assombris, un bruit de pas se fit entendre dans l’escalier, et l’on frappa à la porte.
– Entrez, dit Athos.
– Messieurs, dit l’hôte, il y a un garçon très pressé qui demande à parler à l’un de vous.
– Auquel? demandèrent les quatre amis.
– À celui qui se nomme le comte de La Fère.
– C’est moi, dit Athos. Et comment s’appelle ce garçon?
– Grimaud.
– Ah! fit Athos pâlissant, déjà de retour? Qu’est-il donc arrivé à Bragelonne?
– Qu’il entre! dit d’Artagnan, qu’il entre!
Mais déjà Grimaud avait franchi l’escalier et attendait sur le degré; il s’élança dans la chambre et congédia l’hôte d’un geste.