La lettre était signée, au lieu de «Charles, roi», «Charles, encore roi.»
Cette triste lecture, dont de Winter suivait les impressions sur le visage de la reine, amena cependant dans ses yeux un éclair d’espérance.
– Qu’il ne soit plus roi! s’écria-t-elle, qu’il soit vaincu, exilé, proscrit, mais qu’il vive! Hélas! le trône est un poste trop périlleux aujourd’hui pour que je désire qu’il y reste. Mais, dites-moi, milord, continua la reine, ne me cachez rien, où en est le roi? Sa position est-elle donc aussi désespérée qu’il le pense?
– Hélas! Madame, plus désespérée qu’il ne le pense lui-même. Sa Majesté a le cœur si bon, qu’elle ne comprend pas la haine; si loyal, qu’elle ne devine pas la trahison. L’Angleterre est atteinte d’un esprit de vertige qui, j’en ai bien peur, ne s’éteindra que dans le sang.
– Mais lord Montrose? répondit la reine. J’avais entendu parler de grands et rapides succès, de batailles gagnées à Inverlochy, à Auldearn, à Alford et à Kilsyth. J’avais entendu dire qu’il marchait à la frontière pour se joindre à son roi.
– Oui, Madame; mais à la frontière il a rencontré Lesley. Il avait lassé la victoire à force d’entreprises surhumaines: la victoire l’a abandonné. Montrose, battu à Philiphaugh, a été forcé de congédier les restes de son armée et de fuir déguisé en laquais. Il est à Bergen en Norvège.
– Dieu le garde! dit la reine. C’est au moins une consolation de savoir que ceux qui ont tant de fois risqué leur vie pour nous sont en sûreté. Et maintenant, milord, que je vois la position du roi telle qu’elle est, c’est-à-dire désespérée, dites-moi ce que vous avez à me dire de la part de mon royal époux.
– Eh bien! Madame, dit de Winter, le roi désire que vous tâchiez de pénétrer les dispositions du roi et de la reine à son égard.
– Hélas! vous le savez, répondit la reine, le roi n’est encore qu’un enfant, et la reine est une femme, bien faible même: c’est M. de Mazarin qui est tout.
– Voudrait-il donc jouer en France le rôle que Cromwell joue en Angleterre?
– Oh! non. C’est un Italien souple et rusé, qui peut-être rêve le crime mais n’osera jamais le commettre; et, tout au contraire de Cromwell, qui dispose des deux chambres, Mazarin n’a pour appui que la reine dans sa lutte avec le parlement.
– Raison de plus alors pour qu’il protège un roi que les parlements poursuivent.
La reine hocha la tête avec amertume.
– Si j’en juge par moi-même, milord, dit-elle, le cardinal ne fera rien, ou peut-être même sera contre nous. Ma présence et celle de ma fille en France lui pèsent déjà: à plus forte raison, celle du roi. Milord, ajouta Henriette en souriant avec mélancolie, c’est triste et presque honteux à dire, mais nous avons passé l’hiver au Louvre sans argent, sans linge, presque sans pain, et souvent ne nous levant pas faute de feu.
– Horreur! s’écria de Winter. La fille de Henri IV, la femme du roi Charles! Que ne vous adressiez-vous donc, Madame, au premier venu de nous?
– Voilà l’hospitalité que donne à une reine le ministre auquel un roi veut la demander.
– Mais j’avais entendu parler d’un mariage entre monseigneur le prince de Galles et mademoiselle d’Orléans dit de Winter.
– Oui, j’en ai eu un instant l’espoir. Les enfants s’aimaient; mais la reine, qui avait d’abord donné les mains à cet amour, a changé d’avis; mais M. le duc d’Orléans, qui avait encouragé le commencement de leur familiarité, a défendu à sa fille de songer davantage à cette union. Ah! milord, continua la reine sans songer même à essuyer ses larmes, mieux vaut combattre comme a fait le roi, et mourir comme il va faire peut-être, que de vivre en mendiant comme je le fais.
– Du courage, Madame, dit de Winter, du courage. Ne désespérez pas. Les intérêts de la couronne de France, si ébranlée en ce moment, sont de combattre la rébellion chez le peuple le plus voisin. Mazarin est homme d’État et il comprendra cette nécessité.
– Mais êtes-vous sûr, dit la reine d’un air de doute, que vous ne soyez pas prévenu?
– Par qui? demanda de Winter.
– Mais par les Joyce, par les Pride, par les Cromwell.
– Par un tailleur! par un charretier par un brasseur! Ah! je l’espère, Madame, le cardinal n’entrerait pas en alliance avec de pareils hommes.
– Eh! qu’est-il lui-même? demanda Madame Henriette.
– Mais, pour l’honneur du roi, pour celui de la reine…
– Allons, espérons qu’il fera quelque chose pour cet honneur, dit Madame Henriette. Un ami possède une si bonne éloquence, milord, que vous me rassurez. Donnez-moi donc la main et allons chez le ministre.
– Madame, dit de Winter en s’inclinant, je suis confus de cet honneur.
– Mais enfin, s’il refusait, dit Madame Henriette s’arrêtant, et que le roi perdît la bataille?
– Sa Majesté alors se réfugierait en Hollande, où j’ai entendu dire qu’était monseigneur le prince de Galles.
– Et Sa Majesté pourrait-elle compter pour sa fuite sur beaucoup de serviteurs comme vous?
– Hélas! non, madame, dit de Winter; mais le cas est prévu, et je viens chercher des alliés en France.
– Des alliés! dit la reine en secouant la tête.
– Madame, répondit de Winter, que je retrouve d’anciens amis que j’ai eus autrefois, et je réponds de tout.
– Allons donc, milord, dit la reine avec ce doute poignant des gens qui ont été longtemps malheureux, allons donc, et que Dieu vous entende!
La reine monta dans sa voiture, et de Winter, à cheval, suivi de deux laquais, l’accompagna à la portière.
XL. La lettre de Cromwell
Au moment où Madame Henriette quittait les Carmélites pour se rendre au Palais-Royal, un cavalier descendait de cheval à la porte de cette demeure royale, et annonçait aux gardes qu’il avait quelque chose de conséquence à dire au cardinal Mazarin.
Bien que le cardinal eût souvent peur, comme il avait encore plus souvent besoin d’avis et de renseignements, il était assez accessible. Ce n’était point à la première porte qu’on trouvait la difficulté véritable, la seconde même se franchissait assez facilement, mais à la troisième veillait, outre le garde et les huissiers, le fidèle Bernouin, cerbère qu’aucune parole ne pouvait fléchir, qu’aucun rameau, fût-il d’or, ne pouvait charmer.
C’était donc à la troisième porte que celui qui sollicitait ou réclamait une audience devait subir un interrogatoire formel.
Le cavalier, ayant laissé son cheval attaché aux grilles de la cour, monta le grand escalier, et s’adressant aux gardes dans la première salle:
– M. le cardinal Mazarin? dit-il.
– Passez, répondirent les gardes sans lever le nez, les uns de dessus leurs cartes et les autres de dessus leurs dés, enchantés d’ailleurs de faire comprendre que ce n’était pas à eux de remplir l’office de laquais.
Le cavalier entra dans la seconde salle. Celle-ci était gardée par les mousquetaires et les huissiers.