Mais pas à cette vie-là, ai-je pensé, et pas comme ça.
Son corps avait été presque entièrement détruit dans l’attaque subie par Centre-Vox et le reste souffrait de graves brûlures. Qu’Isaac ait seulement survécu témoignait de la science médicale des Voxais, ainsi que de la puissance de la biotechnologie des Hypothétiques incrustée en lui.
Mal à l’aise, Allison est restée en arrière quand je me suis approché du nœud de tubes et de câbles d’Isaac, Oscar se tenant quant à lui près de moi. « Il a fallu reconstruire de nombreuses parties de son corps, m’a-t-il murmuré. Le bras et la jambe gauches, les poumons… la plupart de ses organes internes, d’ailleurs. On n’a pu sauver qu’une fraction de son tissu cérébral. »
Isaac avait la tête dans une coiffe gélatineuse qui remplissait ce qu’il manquait de son crâne. Son œil droit, sa mâchoire et ses pommettes étaient intacts, tout le reste consistait en une masse rosâtre et écumeuse. Peau, os et tissu cérébral se reconstituaient lentement de l’intérieur, d’après Oscar.
J’ai fait un pas en avant et l’œil intact d’Isaac a pivoté pour continuer à me fixer. Je me suis donc dit qu’il devait bien y avoir quelqu’un d’enfoui dans cette épave vivante… quelqu’un qu’on devait pouvoir dire humain.
« Isaac, ai-je dit.
— Il ne vous entend sans doute pas, a chuchoté Oscar.
— Isaac, c’est Turk. Tu te souviens peut-être de moi. »
Le garçon n’a pas répondu. Son œil valide continuait à m’observer, humide. L’autre orbite ressemblait à une tasse remplie à ras bord de gelée écarlate.
« Tu es salement blessé, ai-je continué, mais ils sont en train de t’arranger. Ça prend du temps. Je viendrai te rendre visite pendant que tu guéris, d’accord ? »
Il a ouvert sa bouche sans dents pour pousser un soupir.
Je voyais à l’expression d’Allison que cette rencontre l’avait mise en colère, mais je ne savais pas trop pourquoi. Elle a attendu que nous soyons de retour sur l’allée piétonne pour s’en prendre à Oscar. « Vous ne faites pas que le soigner, a-t-elle affirmé d’un ton froid. J’ai vu l’interface. Vous l’avez relié au Réseau.
— Isaac est spécial. Tu le sais. Aucun autre Enlevé n’était en contact avec les Hypothétiques avant d’être pris par l’Arc temporel. Il n’y a pas d’intermédiaire plus efficace entre Vox et les Hypothétiques. Tu t’attendais à ce qu’on dépende de mots pour communiquer avec lui ? Isaac a besoin de dialoguer avec la collectivité de Vox, pas seulement avec toi, moi, M. Findley ou je ne sais qui.
— Vous lui greffez votre propre folie. »
Oscar lui a répondu par quelques mots en voxais.
Un proverbe, m’a expliqué plus tard Allison. Traduit librement, cela donnait : L’abeille ne doit pas juger la ruche.
3
Tout en navigant vers le sud, Vox envoyait des flottilles d’appareils aériens automatiques cartographier la Terre à une échelle de plus en plus détaillée. Ces drones volaient aux limites supérieures de l’atmosphère, vaisseaux spatiaux autant qu’avions, avec des caméras et des capteurs assez sensibles pour traverser le voile quasi perpétuel de brume.
Conçus pour chercher le moindre signe d’activité humaine, actuelle ou passée, ils n’ont tout d’abord trouvé que des ruines sans vie. J’ai convaincu Oscar de me laisser voir quelques-unes des images qu’ils avaient transmises à Vox, mais la vidéo était ennuyeuse et n’apprenait rien. La plupart des dernières villes humaines avaient été construites dans les régions boréales (des endroits qu’en esprit je continuais à appeler Russie, Scandinavie ou Canada), mais plus personne n’y habitait depuis plus de mille ans. Il ne restait que de vagues traces de routes et de fondations, des irrégularités dans les déserts circumpolaires, uniformes et sans voies de communication.
J’avais lu dans les manuels d’histoire comment s’était passé l’exode terrestre. L’appeler ainsi donnait l’impression d’une évacuation ordonnée de la Terre, mais la vérité était beaucoup moins rose. Le nombre immense de réfugiés ayant franchi l’Arc qui donnait sur Équatoria ne représentait pourtant qu’une petite partie de la population terrestre. Le reste était simplement mort, au fil de quelques très pénibles siècles d’appauvrissement progressif. Mort de faim parce que les récoltes se perdaient et les terres arables diminuaient, d’asphyxie parce que les foisonnements d’anaérobies étouffaient les océans et empoisonnaient l’atmosphère. Le sulfure d’hydrogène qui se dégageait des mers avait stérilisé les plaines côtières et les deltas ; au cours des décennies suivantes, inexorablement, les arrière-pays avaient succombé aussi. D’immenses incendies avaient emporté les forêts ravagées, libérant des tonnes de carbone supplémentaires dans l’atmosphère de plus en plus dense. Des décennies de froid sans lumière avaient été suivies d’autres d’accroissement de la température, le climat se mettant à osciller comme une cloche fendue.
Le déclencheur datait de mon époque, d’après Oscar. Les êtres humains avaient brûlé la plus grande partie du carbone terrestre sous forme de pétrole, de charbon et de gaz naturel, ce qui avait déjà eu des conséquences plutôt désagréables. Mais la découverte de gisements de pétrole dans le désert d’Équatoria, un bonus de brut facile à extraire et à importer par voie maritime via l’Arc des Hypothétiques, avait condamné la planète. Peut-être aurions-nous pu brûler tout notre propre carbone sans en mourir, mais relâcher dans l’atmosphère le CO2 de deux mondes avait submergé tous les mécanismes d’adaptation imaginables.
J’ai dit à Oscar que ça nous donnait l’air plutôt idiot. Non, a-t-il répondu, c’était triste, mais tout à fait compréhensible. Dix milliards d’humains sans augmentation corticale ou limbique s’étaient tout simplement comportés de manière à maximiser leur bien-être individuel. Ils n’avaient pas vraiment réfléchi aux conséquences à long terme, mais comment auraient-ils pu ? Ils ne disposaient d’aucun mécanisme fiable par lequel réfléchir ou agir collectivement. Leur reprocher la mort de l’écosphère était aussi stupide que rejeter la responsabilité d’un tsunami sur les molécules d’eau.
Peut-être. C’était déprimant quand même et je n’ai pas caché ma réaction. Si je voulais gagner la confiance d’Oscar, il fallait que je lui laisse voir mes émotions. Certaines, du moins.
Il m’a conseillé d’essayer de voir ça par le prisme du temps. La mort de la planète, toutes ses souffrances, appartenaient désormais au passé. Et quand le destin de Vox s’accomplirait, une nouvelle ère commencerait, durant laquelle l’humanité fréquenterait ses maîtres sur un pied d’égalité. « Beaucoup de mystères seront résolus, monsieur Findley. Les miracles deviendront possibles. Vous verrez. Vous avez de la chance de vous trouver à bord de Vox à pareille époque.
— Vous le croyez vraiment ?
— Bien sûr.
— Sur la base de quelques prophéties ?
— Sur la base des calculs et déductions des fondateurs de Vox. Ces calculs étaient assez valables pour nous faire traverser les océans d’une demi-douzaine de mondes. Et pour nous faire passer sur Terre.
— Une planète morte. »
Il a souri. Oscar avait gardé pour lui une information précieuse, comme un magicien de scène qui attend le moment idéal pour sortir de sa manche une fleur en papier. « Pas entièrement morte. Nous avons reçu de nouvelles images de l’Antarctique. Regardez. »