Il m’a montré une autre séquence vidéo. Prise comme les autres de très haut dans la troposphère et aussi difficile que les autres à interpréter. Au premier regard, elle semblait elle aussi représenter une étendue de désert quelconque, dans une partie du monde recouverte de glace à mon époque. Peut-être regardais-je des gros rochers ou des galets : l’échelle était indiquée en caractères que je n’arrivais pas à lire. Mais au milieu se trouvait une petite anomalie de régularité, et l’image a gagné en stabilité comme en résolution au fur et à mesure que l’appareil s’approchait. Il y avait là des structures, à n’en pas douter. Des carrés et des rectangles en couleurs pastel cendré, plus ou moins masqués par la brume. Certains de ces objets, m’a dit Oscar, avaient presque la taille de Centre-Vox. Et ce n’était pas des ruines ou des bâtiments abandonnés, pas au sens ordinaire. Il devenait de plus en plus flagrant, tandis que le champ visuel se réduisait peu à peu, que certaines de ces structures avaient laissé de longues traces linéaires dans la poussière de l’Antarctique. Elles se déplaçaient.
« Nous pensons qu’elles sont l’œuvre des Hypothétiques », a doucement conclu Oscar.
Il devait avoir raison : ces structures ne ressemblaient à rien que construiraient des humains. Mais des parasites ont soudain remplacé l’image. Les capteurs du drone étaient tombés en panne, m’a expliqué Oscar. Les autres drones envoyés au même endroit avaient connu le même sort. Oscar a choisi une interprétation optimiste. « Manifestement, les Hypothétiques sont toujours présents sur Terre. Tout aussi manifestement, ils ont détecté la présence des drones et y ont réagi. Ce qui signifie, conclusion à mon avis incontournable, qu’ils ont conscience de nous. » Il avait aux lèvres un sourire figé et insouciant. « Ils savent que nous arrivons, monsieur Findley. Et je pense qu’ils nous attendent. »
11
Sandra et Bose
Kyle, le frère de Sandra, vivait dans une institution appelée Live Oaks Polycare Residential Complex, Complexe Résidentiel Multisoins des Chênes Vivants, située sur le grand terrain d’un ancien ranch. Un ruisseau passait à côté et il y avait bel et bien un bosquet de chênes vivants sur la propriété.
Quand elle avait pris ses dispositions pour y faire placer Kyle, Sandra avait eu la curiosité d’effectuer une recherche sur l’expression « chênes vivants » : pourquoi « vivants » ? Par opposition à quoi ? Elle avait toutefois découvert qu’on les qualifiait tout simplement ainsi parce qu’ils restaient verts toute l’année. Au Texas, avait-elle lu, un bosquet de ces arbres était appelé « mott ».
Elle avait testé ce terme sur la réceptionniste, à l’époque où elle venait d’arriver au Texas et se sentait encore gênée par son accent de Nouvelle-Angleterre : « J’aimerais emmener Kyle dans ce mott de chênes vivants près du ruisseau. » La réceptionniste l’avait regardée d’un air déconcerté. « Je veux dire, dans le bosquet d’arbres », avait précisé Sandra en rougissant. Oh. Bien sûr, aucun problème.
C’était en tout cas devenu un rituel, quand le temps le permettait. La plus grande partie des employés de jour la reconnaissait, à présent, et Sandra savait le nom de la plupart d’entre eux. « C’est encore caniculaire, aujourd’hui, lui dit l’infirmière qui l’aidait à sortir Kyle de son lit et à l’installer dans un fauteuil roulant. Mais votre frère apprécie la chaleur, je crois.
— Il aime l’ombre des arbres. »
Simple conjecture, bien entendu. Kyle n’avait exprimé de préférence ni pour l’ombre des arbres, ni pour quoi que ce soit : il était incapable de marcher, de contrôler ses sphincters ou de prononcer une phrase cohérente. Quand quelque chose le chagrinait, il plissait le visage en poussant des hululements. Quand il se sentait heureux, du moins pas malheureux, il grimaçait une espèce de sourire animal qui dévoilait ses dents et ses gencives. Ses bruits de bonheur étaient de légers soupirs qui se formaient au fond de sa gorge. Ah, ah, ah, ah.
Ce jour-là, il sembla ravi de voir sa sœur. Ah. Il tourna le visage dans sa direction tandis qu’elle le poussait sur le chemin pavé, puis sur la pelouse, en direction des chênes vivants. L’infirmière l’avait coiffé d’une casquette aux couleurs des Astros de Houston pour lui éviter le soleil dans les yeux. Comme il tendait le cou, cette casquette de base-ball menaçait de tomber et Sandra dut la remettre d’aplomb.
Il y avait une table de pique-nique dans le bosquet, davantage destinée aux visiteurs qu’aux patients, pour la plupart incapables de marcher. Ce jour-là, Kyle et elle eurent l’endroit pour eux. L’ombre, associée à la fraîcheur humide qui semblait monter du ruisseau, rendait la chaleur supportable et presque agréable. Par chance, une brise soufflait. Les feuilles des chênes tremblaient et filtraient la lumière.
Kyle avait cinq ans de plus que Sandra. Avant ce que les docteurs appelaient « son accident », elle avait toujours pu lui parler de ses ennuis. Il avait pris au sérieux son rôle de grand frère, même s’il plaisantait à ce sujet. « Je n’ai aucun conseil pour toi, Sandy », disait-il. Elle ne laissait personne d’autre l’appeler ainsi. « Tous mes conseils sont mauvais. » Mais il lui avait toujours prêté une oreille attentive et bienveillante, ce qui était le plus important.
Elle aimait toujours lui parler, même s’il ne comprenait pas une syllabe de ce qu’elle racontait. Il la suivait du regard quand elle s’adressait à lui, peut-être parce qu’il aimait le son de sa voix, et elle se demandait, malgré les conclusions des neurologistes, s’il ne restait pas un petit fragment de mémoire fonctionnelle en lui, une braise de conscience qui luirait parfois de compréhension.
« J’ai quelques petits problèmes, en ce moment », commença-t-elle.
Ah, fit Kyle, un bruit aussi doux et sans plus de signification que le bruissement des feuilles.
C’était le Spin qui avait tué son père et détruit son frère.
Au fil des ans, Sandra avait de nombreuses fois réfléchi et cherché une cause première à l’événement. Elle aurait aimé pouvoir déverser sa haine sur quelqu’un ou quelque chose, mais en la circonstance, le reproche se montrait insaisissable. Il passait sur les cibles potentielles en refusant de rester fixé à elles. Et en définitive, derrière tous les faits banals et quotidiens, derrière le million d’éventualités énigmatiques, il y avait le Spin. Le Spin avait changé et mutilé de nombreuses existences, pas seulement celle de son frère, pas seulement la sienne.
Paradoxalement, le Spin avait été bénéfique pour la mère de Sandra, dont la carrière d’ingénieur en électronique avait végété jusqu’à ce que le Spin rende obsolètes les communications par satellite et crée un marché dynamique pour les relais aérostatiques de signaux. Elle avait été embauchée par une compagnie appartenant au magnat des aérostats, E. D. Lawton, pour laquelle elle avait conçu un système de stabilisation d’antenne aéroportée devenu ensuite une norme industrielle. Très sollicitée sur le plan professionnel, elle était souvent absente.
On pouvait dire l’inverse du père de Sandra. Le chaos et la confusion consécutifs à la disparition des étoiles dans le ciel avaient provoqué une récession mondiale au cours de laquelle l’entreprise de développement de logiciels de son père s’était étiolée comme un poinsettia de Noël après le Nouvel An. Cela, ou le Spin lui-même, dans sa simplicité et sa brutalité, l’avait plongé dans une dépression qui s’atténuait parfois, mais ne disparaissait jamais vraiment. « Il a juste plus ou moins oublié comment on souriait », expliqua un jour Kyle, et Sandra, alors âgée de dix ans, avait sombrement accepté cette non-explication.