C’était facile, pour nous autres de la génération suivante, songea-t-elle : nous étions complètement habitués à ces vérités, à ce que notre planète soit encerclée par d’anonymes extraterrestres capables de manipuler jusqu’au passage du temps, à ce que, pour ces êtres divins, l’espèce humaine soit à la fois dérisoire et importante d’une manière ou d’une autre. On vivait avec parce qu’on l’avait toujours fait. Sandra elle-même était née en fin de Spin, à peu près à l’époque où les étoiles (bien que dispersées et étranges) étaient réapparues dans le ciel. Elle devait peut-être sa propre existence à un dernier accès d’optimisme ou de désespoir de ses parents, geste positif consistant à créer une nouvelle vie dans un monde qui semblait s’écrouler et sombrer dans l’anarchie.
Mais le retour des étoiles n’avait pas changé grand-chose pour son père. On aurait cru qu’un processus interne de délabrement s’était enraciné en lui, impossible à arrêter. Personne n’avait jamais rien dit de significatif à ce propos. La mère de Sandra, quand elle était présente, s’efforçait de créer une impression de normalité. Et comme ni Sandra ni Kyle n’osaient la contredire, l’illusion s’avérait d’une facilité surprenante à entretenir. Son père tombait souvent malade et passait beaucoup de temps à se reposer à l’étage. Rien de plus simple à comprendre, si ? Bien sûr que non. C’était triste, et peu pratique, mais la vie continuait. Du moins, elle continua jusqu’au jour où, en rentrant de l’école, Sandra découvrit son père et son frère dans le garage.
Cela se produisit trois semaines avant son onzième anniversaire. Elle fut surprise de ne trouver personne à la maison. Rentré de l’école avec un rhume, Kyle avait laissé son ordinateur ouvert sur la table de la cuisine. La machine jouait un film, un truc bruyant avec des avions et des explosions, comme les aimait son frère. Sandra l’éteignit et entendit alors le moteur de la voiture. Pas celle que prenait sa mère pour aller travailler, l’autre, celle dans le garage, celle que son père conduisait à l’époque où il ne se cachait pas en haut dans l’obscurité.
Elle comprenait le suicide, du moins le concept. Elle savait même que certains se suicidaient en s’enfermant dans un espace fermé avec un moteur en fonctionnement. Empoisonnement au monoxyde de carbone. Elle supposait – c’était une idée qu’elle ressassa surtout dans les mois difficiles qui suivirent – qu’elle comprenait même l’envie de mourir de son père. Les gens pouvaient devenir comme ça. C’était une espèce de maladie. On ne pouvait le reprocher à personne. Mais pourquoi son père avait-il emmené Kyle dans le garage avec lui et pourquoi Kyle avait-il accepté d’y aller ?
Elle ouvrit la porte de communication entre le garage et la cuisine. Les gaz d’échappement lui firent tourner la tête, aussi rebroussa-t-elle chemin et sortit-elle faire coulisser la grande porte du garage pour permettre à l’air frais de chasser le poison. La manœuvre ne lui posa aucune difficulté malgré les chiffons enfoncés par son père dans les interstices pour empêcher les gaz de s’échapper. Ce n’était même pas verrouillé. Elle ouvrit ensuite la portière côté conducteur et parvint, en se penchant sur son père, à couper le moteur. La tête de son père avait roulé sur ses épaules et sa peau avait pris une troublante et délicate teinte bleue. Il avait de la salive séchée sur les lèvres. Elle essaya de le réveiller, en vain. Kyle était à côté de lui, ceinture attachée. S’attendait-il à aller quelque part ? Ni l’un ni l’autre ne bougea quand elle les secoua et qu’elle cria.
Elle appela les secours et attendit l’ambulance devant la maison. Les minutes s’écoulèrent comme des heures. Elle aurait voulu appeler sa mère, mais celle-ci participait à un salon professionnel au Sri Lanka et Sandra ne savait pas comment la joindre. Cet après-midi ensoleillé de mai donnait un début d’air estival à la banlieue de Boston dans laquelle elle habitait. Elle ne voyait personne d’autre dans la rue. On aurait dit que les maisons s’étaient endormies. Que tous les voisins avaient été enfermés chez eux, comme des rêves faits par les maisons.
Les secours emmenèrent Sandra à l’hôpital avec eux et lui trouvèrent un endroit pour dormir. La mère de Sandra revint de Colombo le lendemain. Son père, apprit-on, était mort longtemps avant qu’elle le découvre. Elle n’aurait rien pu faire pour lui. Le jeune corps de Kyle avait mieux résisté au poison qu’il respirait, expliqua un médecin. Il vivait, mais avait subi des dommages cérébraux irrémédiables et ne retrouverait jamais ses fonctions supérieures.
La mère de Sandra avait succombé sept ans plus tard à un cancer du pancréas diagnostiqué trop tard pour le traiter efficacement. Son testament stipulait qu’une somme d’argent devait servir à financer les études de Sandra et une autre beaucoup plus substantielle à subvenir en permanence aux besoins de Kyle. Quand Sandra déménagea à Houston, elle demanda aux notaires de la succession de trouver une résidence dans les environs pour Kyle, s’il y en avait une de convenable, afin qu’elle puisse lui rendre visite régulièrement. Ils avaient choisi le Live Oaks Polycare Residential Complex. Live Oaks se consacrait aux patients gravement handicapés et était considéré comme un des meilleurs du pays dans cette spécialité. Cela coûtait cher, mais peu importait : la succession pouvait se le permettre.
Kyle avait été placé sous sédatifs pour le vol dans l’ouest. Sandra s’était arrangée pour assister à son réveil. Mais si reprendre conscience dans un lit inconnu d’une chambre inconnue avait suscité en lui la moindre angoisse ou appréhension, il n’en avait rien montré.
Dans la chaleur de la mi-journée, il avait l’air d’attendre qu’elle lui parle. Et pour une fois, Sandra ne savait pas trop par où commencer.
Elle lui parla d’abord de Jefferson Bose. Elle lui dit qui il était et toute l’affection qu’elle lui portait. « Je crois qu’il te plairait aussi. Il est policier. » Elle marqua un temps d’arrêt. « Mais il n’est pas que ça. »
Elle baissa la voix, même s’il n’y avait personne d’autre dans le bosquet pour l’entendre.
« Tu as toujours aimé les histoires sur Mars de l’époque du Spin. Sur la transformation des colonies humaines en véritables civilisations pendant que la Terre était enfermée dans la barrière du Spin. Sur leur quatrième stade de la vie, celui où les gens pouvaient vivre plus longtemps s’ils acceptaient certaines obligations et certains devoirs. Tu te souviens ? Ces histoires que Wun Ngo Wen a racontées au monde avant de se faire tuer ?
« Eh bien, Mars ne nous parle plus et des gens sans aucun scrupule ont transformé ces médicaments martiens en quelque chose de plus laid, un truc avec lequel ils peuvent gagner de l’argent au marché noir. Mais Wun Ngo Wen avait dans son camp des gens comme Jason Lawton et ses amis, des gens qui prenaient au sérieux l’éthique martienne. J’avais entendu des rumeurs et on trouvait toujours des trucs en ligne là-dessus. Sur des groupes clandestins qui considéraient le traitement de longévité de la même manière que les Martiens. Qui le gardaient pur et ne le vendaient pas, mais le partageaient, comme il avait été conçu pour l’être, avec les responsabilités que ça impliquait. Qui s’en servaient avec sagesse. »
Elle murmurait presque, à présent. Les yeux de Kyle continuaient à suivre le mouvement de ses lèvres.
« Je n’y croyais pas, à ces histoires. Mais maintenant, je crois qu’elles sont vraies. »
Bose lui avait dit ce matin-là n’être pas uniquement flic. Il connaissait des gens qui respectaient les usages martiens. Des amis qui détestaient le marché noir. On pouvait acheter la police, mais pas les amis de Bose, parce qu’ils avaient déjà pris le traitement de longévité, la version originale. Et ce que lui-même faisait, il le faisait dans l’intérêt de ces gens-là.