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C’est Isaac lui-même qui a fini par mettre un terme à l’entrevue. Son regard a vagabondé et il a semblé commencer à somnoler, ce que j’ai interprété comme le signal du départ. « Je ne veux pas te fatiguer, ai-je dit. Je vais m’absenter un peu, mais je reviendrai bientôt te voir, promis. »

Je me suis levé. Isaac a alors été pris de tremblements… ou plutôt de véritables convulsions. Sa tête s’agitait d’un côté et de l’autre, ses yeux s’exorbitaient sous ses paupières d’une finesse de papier. L’équipe médicale s’est précipitée dans sa direction tandis que je reculais. « Turk ! » a-t-il crié, la bave aux lèvres.

Puis il s’est raidi, les yeux révulsés, ne laissant voir que le blanc, mais ses lèvres et sa mâchoire se sont agitées pour prononcer des mots très nets : « Majestueux ! a-t-il chuchoté. Des trillions de composants divers répartis dans toute une galaxie ! Ils savent qu’on est là ! Ils viennent à notre rencontre ! »

Les mêmes mots dont s’était servi Oscar.

J’ai jeté un coup d’œil à ce dernier. Il avait le visage presque aussi pâle qu’Isaac.

« Turk ! » a de nouveau crié le garçon.

L’un des docteurs lui a plaqué un tube argenté contre le cou. Le corps d’Isaac est retombé sur son siège, yeux fermés, et le médecin en chef m’a décoché un regard qu’il était inutile de traduire : Partez. Tout de suite.

3

Le jour du départ de l’expédition, Allison m’a accompagné jusqu’aux quais aériens, installés sur une haute plateforme au-dessus de la ville et protégés de l’atmosphère toxique par un filtre osmotique transparent. Une foule de soldats grouillait autour de nous, avec leur pile de matériel en attente d’embarquement. Des nuages ocre passaient rapidement, sombres dans la lumière oblique du soleil.

Allison m’a serré dans ses bras et dit au revoir. « Reviens », m’a-t-elle intimé, puis, sans réfléchir, elle a ajouté au creux de mon oreille : « Vite. »

Prononcer ce mot n’était pas sans risque. Elle avait dû espérer que le Réseau ne l’entendrait pas, ou qu’il croirait à la prière d’une femme amoureuse à un homme qui commençait à échapper à son emprise.

Sauf qu’Allison voulait en réalité dire par là : Il ne faut pas qu’on tarde à agir si on veut garder une chance de s’échapper.

Elle voulait dire : On pourrait être démasqués d’une minute à l’autre.

« Promis », ai-je murmuré en retour.

Ce qui signifiait : Je sais.

13

Sandra et Bose

Il était plus de vingt-deux heures quand Sandra parvint enfin à contacter Bose. Elle lui expliqua ce qui s’était passé et il lui dit de ne pas bouger et promit d’arriver le plus vite possible. Moins d’une demi-heure après, il sonnait en bas à l’entrée de l’immeuble. Elle lui ouvrit et guetta le bruit de l’ascenseur dans le couloir. Elle attendit qu’il frappe avant de déverrouiller la porte.

Il portait sa tenue civile, jeans et tee-shirt blanc. Il s’excusa de ne pas l’avoir rappelée plus tôt. Elle lui proposa du café, elle venait d’en mettre à chauffer. Il secoua la tête. « Raconte-moi juste ce que t’a dit ce type. Du mieux que tu te souviens. »

C’était une voix bourrue et un peu nasillarde, la voix d’un homme plus âgé. Sa familiarité insinuante était ce qui avait d’abord effrayé Sandra. Quelqu’un qui a vos intérêts à cœur, avait dit l’homme. Sûrement pas, non.

« C’est à propos de Kyle ? demanda-t-elle. Il va bien ?

— Ni mieux ni moins bien que d’habitude. Lésions cérébrales, si je ne me trompe pas ? Et à cause d’elles, il restera toute sa vie dans ce placard à légumes.

— Si vous ne me dites pas qui vous êtes, je raccroche.

— Comme vous voulez, docteur Cole, mais une fois encore, j’essaye de vous aider, alors pas de précipitation. Je sais que vous êtes allée voir votre frère aujourd’hui, et je sais deux ou trois autres trucs sur vous. Que vous travaillez au State Care. Que vous vous y intéressez à un patient, Orrin Mather. Et je suis au courant pour Jefferson Bose. Vous vous intéressez aussi à l’agent Bose. »

Elle serra plus fort le combiné, mais sans répondre.

« Mais je ne dis pas que vous baisez avec lui, pas nécessairement. Vous avez juste passé beaucoup de temps avec lui alors que vous ne le connaissez que depuis deux jours. Est-ce que vous le connaissez vraiment bien ? Vous devriez peut-être vous poser la question. »

Raccroche, s’intima-t-elle en pensée. Ou peut-être ferait-elle mieux d’écouter, cela pourrait être important de dire à Bose ce que voulait ce type. Elle avait l’impression qu’on s’immisçait dans sa vie privée, mais s’efforça de rassembler ses pensées. « Si vous essayez de me menacer…

— Soyez donc un peu attentive ! Je veux vous aider. Et vous avez besoin d’un peu d’aide. Vous n’avez aucune idée de ce dans quoi vous avez mis les pieds. Combien Bose vous en a-t-il dit sur lui, docteur Cole ? Il vous a raconté qu’il était le seul flic honnête de Houston ? Qu’il essayait de démanteler un trafic de drogue de longévité ? Eh bien, permettez-moi de vous dresser un autre portrait de Jefferson Bose. Peut-être un peu moins flatteur. Celui d’un policier dont la carrière bat de l’aile et qui n’a que des perspectives merdiques de promotion. Celui d’un homme qui n’a pas réussi à intéresser le FBI à sa théorie sur l’entrée dans le pays de produits chimiques réglementés par l’intermédiaire d’un importateur de la région. D’un homme qui n’a que dalle pour étayer cette théorie et en est réduit à essayer de faire témoigner un gardien de nuit arriéré. Permettez-moi d’ajouter : d’un homme qui va jusqu’à séduire une employée du State Care afin d’obtenir cette déposition. On a profité de vous et il faut que vous commenciez à affronter la vérité.

— Allez vous faire voir.

— D’accord, vous ne me croyez pas. Très bien. C’est de bonne guerre. On pourrait en discuter toute la nuit. Mais j’ai dit que je voulais vous aider. Ou vous aider à aider votre frère Kyle, si vous préférez. Bon, je dois bien reconnaître que l’agent Bose ne raconte pas que des conneries. D’accord, il y a à Houston des gens impliqués dans le commerce de drogue de longévité. D’accord, ce commerce est illégal. Mais posez-vous la question, et vous vous l’êtes peut-être déjà posée : est-ce vraiment si mal, ce qu’ils font ? Un traitement qui peut prolonger de trente ou quarante ans l’existence d’une personne, où est le péché là-dedans ? Qu’est-ce qui donne au gouvernement le droit de nous en priver ? Parce que c’est mauvais pour… pour quoi, pour leur planification sociale ?

— Si vous essayez de me convaincre…

— Je vous demande de ne pas penser comme tout le monde, docteur Cole. Vous êtes jeune et en bonne santé, vous n’avez pas besoin du traitement martien, très bien. Vous changerez peut-être d’avis quand votre jolie peau commencera à s’affaisser, quand vous arriverez à un moment de votre vie où on n’a plus qu’à attendre l’hôpital ou le cimetière. Bon, ce n’est pas pour tout de suite, vous avez sans doute largement le temps. Mais il peut se passer des choses. Supposez qu’on vous diagnostique une saloperie, pas dans des années, la semaine prochaine, supposez qu’on vous dise que vous avez un cancer métastasé et que la médecine ordinaire ne peut rien pour vous. Eh bien, la drogue de vie ne permet pas simplement ce qu’on appelle la longévité. On vit plus longtemps parce qu’elle est en vous, elle patrouille dans votre corps pour éliminer les mauvaises cellules, les tumeurs et toutes ces saloperies. Elle va guérir votre cancer. Vous tenez toujours à ce qu’on la garde sous clé ? À vous condamner à mort à cause de ce qu’ils appellent la sécurité génomique ? Désolé, mais moi, je trouve ça vraiment con.