— N’y pense même pas. »
Le lendemain matin, alors qu’assise dans la cuisine elle regardait Bose faire un sort aux œufs brouillés qu’elle lui avait préparés, Sandra réfléchit à ce que son correspondant anonyme avait dit sur Kyle.
« La drogue de longévité, demanda-t-elle, elle aiderait vraiment quelqu’un comme mon frère ? »
Pendant la nuit, dans l’obscurité de sa chambre, elle lui avait raconté Kyle et son père. Bose l’avait prise dans ses bras pendant qu’elle parlait, puis n’avait rien dit de faussement consolateur… ni même dit quoi que ce soit, se limitant à l’embrasser sur le front, doucement, et cela suffisait.
« Ça pourrait réparer les dégâts physiques. Mais il ne redeviendrait pas comme avant pour autant. Il ne récupérerait pas ses souvenirs, ses connaissances ou même sa personnalité. »
Elle se souvint des scans du cerveau de Kyle que lui avait montrés le neurologue de Live Oaks, avec d’énormes étendues de tissu nécrotique qui ressemblaient aux ailes d’un mortel papillon noir. Même si on réparait ces zones d’un coup de baguette magique, elles resteraient vides et vierges. Après le traitement, Kyle pourrait éventuellement être rééduqué, peut-être même réapprendre à parler, mais il ne se remettrait jamais tout à fait. (Ou alors, ce ne serait pas Kyle. Cela avait-il de l’importance ?)
« Et surtout, continua Bose, le traitement le transformerait d’une autre manière. Une fois que la biotech s’infiltre dans tes cellules, elle n’en ressort jamais. Certains ne supportent pas cette idée.
— Parce que ça provient d’une technologie des Hypothétiques ?
— Vraisemblablement.
— D’après les carnets d’Orrin, les Martiens ont fini par abolir cette procédure.
— Eh bien, ouais, sur ce point, la supposition d’Orrin en vaut une autre.
— On ne sait toujours pas où il a trouvé tout ça.
— Non, confirma Bose.
— Mais j’imagine qu’on n’en a pas besoin, si ? On a juste à assurer sa sécurité. »
Bose se tut quelques secondes. Sandra avait appris à respecter ses silences, à le laisser penser à son rythme. Elle ouvrit la fenêtre de la cuisine pour faire entrer un peu d’air frais, mais il soufflait une brise chaude et légèrement métallique.
« Ça m’inquiète que cette histoire soit devenue aussi dangereuse pour toi, dit Bose.
— Merci. Ça m’inquiète aussi. Mais je veux quand même aider Orrin.
— Désolé pour tout ça. De t’avoir impliquée là-dedans. Si tu ne fais pas ce que ce type t’a suggéré, tu dois plus ou moins être au chômage, à ce stade.
— J’imagine.
— Et tu n’es pas la seule. Le capitaine m’a convoqué, hier. Il m’a donné le choix entre garder mes distances avec ce qui se passe au State Care et rendre mon arme et mon insigne.
— J’imagine que tu ne prévois pas de garder tes distances ?
— Je m’inquiéterai pour ma carrière demain. Il faut qu’on sorte Orrin de ce bâtiment. Sa sœur et lui pourront ensuite faire profil bas jusqu’à ce que toute cette histoire prenne fin d’une manière ou d’une autre.
— D’accord, super. On fait comment ? »
Un autre silence songeur. « Tu es absolument certaine de vouloir t’impliquer davantage là-dedans ?
— Dis-moi juste quoi faire, Bose.
— Eh bien, ça dépend. » Il la dévisagea. « Tu es prête à retourner voir Congreve pour t’excuser, à avoir l’air de coopérer ?
— C’est ça, ton plan ?
— En partie.
— Très bien, imaginons que je le fasse… Et ensuite ?
— Tu me passes un coup de fil demain soir dès que Congreve rentre chez lui. Ensuite j’arrive et on essaye de trouver un moyen de sortir en douce Orrin d’isolement. »
14
Récit de Turk
1
L’« expédition d’avant-garde », comme Oscar tenait à l’appeler, consistait en cinquante personnes, surtout des soldats, mais aussi une demi-douzaine de civils de la classe des managers et le double de scientifiques et de techniciens, plus tout leur matériel et un avion assez grand pour nous transporter.
Allison m’avait dit qu’on pouvait piloter seul un de ces véhicules à l’aide d’un lien nodal. Ce lien permettait d’accéder aux interfaces de contrôle : l’avion se pilotait en réalité lui-même, grâce aux sous-systèmes quasi autonomes qui exécutaient les intentions de l’opérateur. Des menus tactiles et des affichages apparaissaient sur la moindre surface disponible. Des fenêtres virtuelles réparties sur les parois de la cabine montraient l’extérieur, comme en face de la banquette sur laquelle Oscar et moi nous étions assis.
La vue est restée uniformément morne jusqu’à ce que nous arrivions au-dessus du continent et approchions de la chaîne de la Reine-Maud. On voyait encore quelques traces de glaciation sur ses sommets les plus hauts : de la glace propre, distillée par évaporation du cloaque de l’océan, qui renvoyait un vif éclat bleu dans l’ombre des versants.
En descendant la pente sous le vent vers le désert intérieur, nous avons trouvé de gros nuages et une neige intermittente. J’ai demandé à Oscar s’il n’était pas dangereux de voler dans de telles conditions. Il m’a regardé comme si je posais une question puérile. « Bien sûr que non. »
Il s’inquiétait visiblement pour une autre raison. Plusieurs générations s’étaient succédé en espérant que Vox trouverait un jour les Hypothétiques et fusionnerait avec eux, mais c’était celle d’Oscar qui vivait l’accomplissement de cette prophétie. En se joignant à cette expédition, il s’était placé en première ligne de la rencontre. Spectaculaire coup du hasard, de son point de vue – restait à voir si c’était un hasard heureux ou malheureux.
Le vent et les bourrasques ont persisté jusqu’au point de débarquement.
Les cartes de mon époque ne nous auraient pas beaucoup aidés dans l’Antarctique tel qu’il existait à présent. Les grandes calottes glaciaires avaient disparu depuis plusieurs siècles ; les mers de Ross et de Weddell, désormais jointes, séparaient l’Antarctique Est des énormes îles au large de sa côte occidentale. D’après Oscar, l’endroit de notre atterrissage se situait dans ce que les relevés géologiques d’autrefois appelaient le bassin de Wilkes, à plus ou moins 70 degrés de latitude sud. C’était un désert plat de cailloux.
Nous nous sommes équipés dès que l’appareil a touché le sol. Nous portions d’épais vêtements isolants pour nous tenir chaud et des masques étanches reliés à des bouteilles d’air. Le sas s’est ouvert sur un paysage austère, mais assez agréable, à vrai dire. L’Antarctique était un immense désert, mais les déserts sont souvent beaux : j’ai pensé à ceux de l’Utah et de l’Arizona, à l’arrière-pays d’Équatoria ou encore aux vieilles photos de Mars avant sa terraformation, avant le Spin. C’était un paysage presque martien dans sa minérale absence de vie. Le climat était froid, d’après Oscar, mais pas assez pour une calotte glaciaire permanente, et relativement sec. En cette fin d’été, la neige qui tombait en rafales intermittentes fondrait sans doute dans la journée. Elle allait s’accumuler dans les creux et brouillait les silhouettes des petites crêtes parallèles qui s’étiraient au loin.
Le soleil se limitait à une vague incandescence derrière les nuages, à proximité de l’horizon. Nous pouvions compter sur encore quelques heures de jour, mais nous avions tout l’équipement nécessaire pour opérer dans l’obscurité. Les soldats ont chargé de puissantes lampes portables et toute une série d’autres appareils sur des chariots autonomes munis de grandes roues articulées. Ils ont ensuite commencé à avancer en formation, suivis par les civils.