Nous naviguions à la boussole. Les machines des Hypothétiques étaient toujours trop loin pour qu’on les voie. Nous avions atterri bien à l’extérieur du périmètre défini par la perte des drones. On ne savait toujours pas quel effet cette limite aurait sur nous et notre matériel. « Nous faisons confiance aux Hypothétiques, bien entendu, a dit Oscar. Mais comme tout être vivant, ils ont des fonctions automatiques. Des choses peuvent se produire sans volonté consciente, surtout avec l’énorme différence d’échelle spatio-temporelle. » Mais rien de tout cela ne semblait aussi réel ou important que la poussée du vent, le crissement monotone des cailloux sous nos pieds ou la vague puanteur du sulfure d’hydrogène qui s’insinuait dans nos masques.
Nous marchions depuis presque une heure quand l’un de nos techniciens a consulté un instrument et stoppé notre progression.
« On est arrivés au périmètre », a chuchoté Oscar : la limite au-delà de laquelle tous nos drones étaient mystérieusement tombés en panne.
Trois soldats sont partis devant, le reste d’entre nous attendant avec nervosité. La neige tombait moins fort et on voyait au-dessus de nos têtes des portions de ciel dégagé, mais le jour baissait vite. Les scientifiques ont braqué deux de leurs projecteurs sur la pénombre.
Les trois éclaireurs se sont immobilisés à une distance prédéterminée, de laquelle ils nous ont fait signe. Nous les avons suivis à distance prudente, annoncés par le va-et-vient des faisceaux de nos projecteurs – si jamais les Hypothétiques regardent, me suis-je dit, ils pourront difficilement nous rater.
Mais nous nous trouvions à présent bien à l’intérieur du périmètre et il ne s’était rien passé.
La température a nettement baissé une fois la nuit venue. Nous avons resserré sur nos masques les capuchons de nos tenues de survie. Le vent restait vif, mais les bourrasques de neige se sont interrompues d’un coup, ce qui nous a permis de distinguer devant nous les machines des Hypothétiques, à proximité surprenante. Les techniciens se sont précipités pour pointer leurs lampes mobiles.
Nous avions appelé ces structures « les machines des Hypothétiques », mais vues du sol, elles ressemblaient plutôt à d’énormes solides géométriques. Le plus proche, un parallélépipède rectangle parfait de huit cents mètres de long, avançait à une vitesse réduite mais (tout juste) perceptible. Maintenant que nous étions à côté de lui, il me semblait sentir ce pesant mouvement comme une légère secousse sismique sous mes pieds.
Nous nous sommes approchés en silence. Les soldats de tête semblaient tout petits, par comparaison. Les techniciens ont commencé à faire monter le faisceau de leurs projecteurs, en balayant la face verticale la plus proche, surface lisse à la texture de grès et d’une telle régularité qu’on croyait presque voir un bâtiment d’une taille absurde, mais sans portes ni fenêtres, et aussi énigmatique qu’une pyramide hermétiquement fermée.
Nous sommes restés un moment rien qu’à le regarder. Oscar a dit qu’il avait dû détecter notre présence, mais dans ce cas, rien ne le montrait. L’équipe technique s’est ensuite mise à l’œuvre. Elle a érigé des trépieds pour y monter ses lampes, elle a déballé des capteurs et des appareils d’enregistrement qu’elle a fixés sur le sol froid et caillouteux. Un nombre toujours croissant de faisceaux a créé dans l’obscurité du désert un quadrillage d’intense lumière.
Sur la plaine derrière le parallélépipède, dispersés sur deux kilomètres, on voyait une demi-douzaine d’objets aussi énormes et de formes tout aussi simples, mais différentes : cylindres, octogones, sphères tronquées, sections coniques. Certains couleur grès, comme le parallélépipède, les autres noirs, bleu cobalt, noir obsidienne, jaune cadmium. Chacun d’eux aurait pu contenir une petite ville et tous avançaient à la même vitesse patiente en direction des montagnes et de la mer au loin. « Ils sont tellement immenses…, a dit Oscar en retenant son souffle. Ce n’est pourtant qu’une fraction insignifiante du corps entier des Hypothétiques. » La lumière crue projetait des ombres dures sur son masque, lui donnant l’air d’un animal timide en train de sortir le museau de son trou. « On commettrait facilement l’impertinence d’avoir peur. »
Bien trop facilement, sur ce désert polaire de la planète qui avait donné naissance aux premiers êtres humains et était devenue la tombe anonyme de milliards d’autres. Tandis que les scientifiques activaient les capteurs et les appareils de mesure, je me suis avancé sans la permission d’Oscar (mais il s’est précipité sur mes talons) à quelques centaines de mètres de la base du parallélépipède.
Il était vieux. On ne voyait sur lui ni patine ni fissure, et pour ce que j’en savais, sa fabrication pouvait dater de la veille ou de l’heure précédente, mais il dégageait une impression d’âge… cela émanait de lui comme l’air froid d’un champ de glace. Quelques centimètres devant lui, la fine couche de neige tout juste tombée disparaissait sur le sol, se sublimant dans l’air nocturne.
« Les Hypothétiques sont d’une patience infinie, monsieur Findley. Ils sont plus vieux que la plupart des étoiles du ciel. Être si près de leur œuvre… c’est un moment de grâce. »
Nous portions tous des écouteurs pour faciliter la communication. J’avais baissé le volume des miens – les quelques mots de voxais que j’avais appris ne me servaient pas à grand-chose, dans ces conditions, mais j’ai entendu comme lui les techniciens se mettre soudain à discuter avec excitation. Deux puissants faisceaux de lumière ont glissé vers le sommet du cube.
Ils se sont diffusés dans ce qui semblait être un nuage pâle sur le parallélépipède. Neige ou brume, ai-je pensé, mais c’était impossible : partout ailleurs, le ciel était dégagé. Le nuage paraissait sortir directement en bouillonnant du sommet du solide, et les autres produisaient des nuages du même genre, brumes pâles qui retombaient doucement alors que le vent aurait dû les disperser.
Instinctivement, j’ai reculé d’un pas. « Regardez », a alors soufflé Oscar.
Quelque chose s’était posé sur la manche de sa combinaison protectrice, qu’Oscar regardait avec une espèce de révérence terrorisée. Un flocon de neige, ai-je d’abord cru. Mais en le regardant de plus près, cela ressemblait davantage à un minuscule papillon cristallin : deux ailes pâles et parfaitement translucides s’agitant sur un corps gros comme un grain de riz.
Oscar a levé le bras pour que nous voyions mieux. Le cristal ailé n’avait ni yeux, ni segments, ni aucune autre division corporelle. Ce n’était qu’une boucle de quelque chose qui ressemblait à du quartz, munie de pattes (si on pouvait leur donner ce nom) aussi fines que des cils qui se cramponnaient au tissu de la combinaison d’Oscar. Ses ailes s’agitaient dans le vent. La chose avait l’air aussi inoffensive qu’un bijou fantaisie. Le nuage qui descendait le long des parois du parallélépipède était composé d’un nombre incalculable de ces choses – des millions, peut-être des milliards.
À la périphérie des lumières, un soldat s’est mis à hurler.
2
Les militaires ont réagi sans tarder et en professionnels : ils ont attrapé les projecteurs portables et fait signe aux civils de rebrousser chemin. Tout cela malgré les centaines ou milliers de minuscules papillons cristallins qui pullulaient autour d’eux, gênaient leur visibilité et recouvraient leurs vêtements.
Ils se posaient aussi sur Oscar et moi, mais de manière moins agressive. Quand j’ai agité le bras, ils sont tombés par terre, inertes. Et quand je les ai chassés de la combinaison d’Oscar, ils se sont dispersés à l’approche de ma main.