Nous avons couru quand même. Tout le monde courait, à présent. Les lampes transportées par les soldats projetaient devant nous des faisceaux qui pointaient frénétiquement dans toutes les directions. J’entendais dans mes écouteurs des ordres qu’on aboyait et de nouveaux hurlements, tandis qu’autour de nous le nuage d’objets cristallins tourbillonnait comme de la neige silencieuse.
Des membres de notre expédition ont commencé à se laisser distancer. Je m’en suis aperçu en jetant des coups d’œil par-dessus mon épaule. Toute personne qui tombait se voyait aussitôt recouverte d’un grouillement, d’un amoncellement vitreux, devenait un monticule pâle qui commençait par se soulever mais se calmait très vite… je ne trouve pas de mot plus adapté. J’ai commencé à comprendre que ces hommes et ces femmes mouraient.
Les techniciens ont été les premiers. Les soldats portaient de meilleures protections, mais ils ont aussi été submergés peu à peu. Les lampes qu’ils lâchaient alors jetaient sur la plaine une lumière rasante à angle fixe.
J’ai dû m’arrêter deux fois pour débarrasser Oscar de ses papillons. J’étais trop terrifié pour me demander d’où me venait mon immunité apparente. Oscar n’avait manifestement pas cette chance : ses vêtements protecteurs étaient à présent en lambeaux, déchirés à certains endroits par les pattes des papillons, petites mais tranchantes comme un rasoir. Du sang tachetait même certains de ces lambeaux. Inquiet pour son masque et son alimentation en oxygène, j’essayais de dégager d’abord les parties les plus vulnérables. Nous avons couru un moment au coude à coude, ce qui semblait tenir les essaims à distance. Les paroles paniquées et les hurlements de terreur qui remplissaient mes écouteurs ont disparu les uns après les autres et le silence qui a fini par tomber était encore plus terrifiant que les hurlements. Je ne pourrais dire combien de temps ni sur quelle distance nous avons couru. Nous avons continué jusqu’à ce que nous n’en puissions plus, jusqu’à ce que je n’entende plus que mon halètement laborieux. J’ai alors senti une résistance soudaine, le bras d’Oscar qui me retenait, et j’ai pensé : Ils l’ont eu, ce n’est plus qu’un poids mort…
Je me trompais. Quand je me suis retourné, j’ai vu qu’il n’y avait plus de papillons sur lui. Son visage, brouillé par l’humidité de son masque, était bouleversé, mais à peu près calme. « Arrêtez, a-t-il hoqueté. Nous sommes hors de portée. Nous sommes ressortis du périmètre. Arrêtez-vous, je vous en prie. »
J’ai longuement regardé derrière nous.
Nous avions parcouru une bonne distance. Les lampes abandonnées fonctionnaient encore et on voyait très bien les machines des Hypothétiques dans les hachures obliques de lumière artificielle. Mais pas le moindre mouvement humain.
Le vent a accumulé des petits flocons de neige autour de nos pieds et les étoiles ont scintillé au-dessus de nos têtes. Nous avons attendu en frissonnant de voir ce qui pourrait sortir des ténèbres derrière nous – une autre attaque, un survivant affolé –, mais rien n’est venu, rien ni personne.
Puis, en une rapide succession, les lampes au loin se sont éteintes.
Nous avons retrouvé l’avion grâce aux localisateurs de signal intégrés à nos tenues. La marche a été longue, mais nous étions trop secoués pour parler vraiment. Oscar a fini par réussir à établir une communication vocale avec Centre-Vox et a échangé de brefs messages avec les managers et les militaires. La télémétrie leur avait relayé la plus grande partie de ce qui s’était passé et ils essayaient déjà d’analyser les données. « Sans doute, a-t-il dit à un moment, notre présence a-t-elle déclenché un réflexe de défense. » Possible. Mais n’étant pas voxais, je n’avais pas à croire à la bienveillance des Hypothétiques, je n’avais pas besoin de trouver d’excuses à un massacre absurde.
Notre appareil était posé sur la plaine antarctique comme une sorte de fragment grotesque d’un ancien glacier. J’ai demandé à Oscar s’il saurait le piloter pour le retour.
« Oui. En fait, j’ai juste à lui dire de nous ramener.
— Vous en êtes sûr ? Vous saignez, Oscar. »
Il a jeté un coup d’œil à ses lambeaux. « Rien de grave. »
Nous avons franchi le sas et il s’est déshabillé. Des petites coupures lui couvraient le haut du corps, mais toutes superficielles et bénignes. Il m’a dit où trouver une trousse de secours et j’ai badigeonné sur ses plaies une substance qui a mis fin au saignement.
Quelques-uns des minuscules papillons cristallins, morts ou dormants, s’accrochaient encore à l’équipement de survie dont il s’était débarrassé. Oscar en a pris un entre le pouce et l’index pour le lâcher à l’intérieur d’une boîte de rations qu’il venait de vider. « Un échantillon pour analyses », a-t-il dit. Nous avons ensuite jeté à l’extérieur du sas le reste de nos vêtements abîmés.
« Ils ne vous ont pas touché », a dit Oscar une fois l’appareil en l’air et sur un itinéraire programmé pour Vox.
Ce qui avait été une cabine bondée à l’aller ressemblait à présent à une grande caverne vide et sinistre. L’air, nos corps et même les vêtements propres que nous venions d’enfiler puaient l’hydrogène sulfuré.
« Non…
— Parce qu’ils vous ont reconnu. » Sa voix s’était réduite à un gémissement stupéfait.
« Je ne sais pas ce que ça veut dire, Oscar.
— De toute évidence, ils vous ont reconnu parce que vous avez été Enlevé.
— Je ne comprends pas plus que vous ce qui s’est passé. Mais je ne suis pas Isaac, je n’ai pas la moindre biotechnologie des Hypothétiques dans le corps.
— Monsieur Findley, vous vous obstinez à le nier ? Pour un corps humain, le franchissement d’un Arc temporel n’est pas comparable à celui d’un des Arcs spatiaux. Nous le savons grâce à de nombreuses années de recherches. Vous n’avez pas été conservé, comme un légume surgelé. Selon toute vraisemblance, vous avez été recréé à partir d’informations stockées. Cette reconstruction peut sembler impeccable à des yeux et à des instruments humains. Mais eux savent que vous faites partie des leurs. »
J’étais trop épuisé pour discuter. Oscar s’accrochait à l’une des rares attentes que cette rencontre avait confirmées : les Hypothétiques m’avaient reconnu et avaient choisi de m’épargner. Il croyait avoir survécu parce que j’étais resté à côté de lui à l’aider. Autrement dit, il s’imaginait avoir été épargné par un demi-dieu agressif et stupide.
15
Sandra et Bose
Sandra arriva au centre d’évaluation du State Care à midi. Le parking miroitait sous l’effet des mirages de chaleur et l’air était lourd, oppressant… pire que la veille, si c’était possible. Le garde à l’entrée – Teddy – profitait de la brise générée par un petit ventilateur rotatif, mais sauta sur ses pieds en reconnaissant Sandra. « Docteur Cole ! Bonjour ! Bon, écoutez, je suis désolé, mais on m’a interdit de vous laisser entrer…
— Pas de problème, Teddy. Appelez le Dr Congreve pour lui dire que je suis là et que j’aimerais lui parler.
— J’imagine que je peux faire ça, oui. » Teddy murmura quelque chose dans un combiné, attendit, murmura autre chose, puis se tourna vers Sandra en souriant. « Très bien. Désolé, encore une fois ! Le Dr Congreve dit que vous pouvez aller le voir dans son bureau. Il veut que je vous prévienne que vous devez y aller directement.