— Sans que nous ayons eu besoin de nœuds ou de Réseau.
— Non. Mais en même temps, la conscience individuelle est notoirement peu fiable. Un individu peut s’autopersuader de ne pas agir comme il faut. Ou sincèrement ne pas savoir quelle est la bonne action.
— Vous n’êtes pas plus infaillible que moi, Oscar.
— Mais quand j’ajoute ma conscience à mille ou un million d’autres, les erreurs deviennent moins probables et l’aveuglement presque impossible. Voilà ce que le Coryphée nous apporte ! »
Il m’avait donné un argument d’école en faveur de la démocratie limbique et il y croyait de tout son cœur. Mais il n’avait pas vraiment répondu à ma question. « Je ne veux pas savoir à quoi ça sert, je veux savoir ce que vous ressentez. »
Il y a réfléchi un instant. « Prenez le rationnement mis en place ces derniers temps. L’histoire nous apprend que le rationnement a toujours conduit au marché noir, à la thésaurisation et même à une résistance violente, pas vrai ? Vous ne trouverez pourtant rien de tout ça à Vox. Pas parce que nous sommes des saints, mais parce que notre conscience collective est assez vigoureuse pour l’empêcher. La somme de nos meilleurs instincts – ce qui n’est qu’un autre nom pour le Coryphée – sait que le rationnement est nécessaire et juste. Si bien qu’en tant qu’individus, nous le sentons nécessaire et juste.
— Ça ressemble quand même à de la contrainte.
— Vraiment ? Dites-moi, vous êtes déjà entré par effraction chez un de vos voisins pour le voler ?
— Non…
— Pourquoi, parce qu’on vous a contraint à ne pas le faire ou parce que vous saviez que ce serait mal ? Il n’y a que vous qui puissiez répondre, mais à mon avis, vous sentiez que ce serait un acte honteux qui vous ferait paraître odieux aux autres et à vous-même. Eh bien, je ressens exactement la même chose à la perspective de tricher sur mes rations. Et je ne doute pas un instant que mes voisins soient dans le même cas. »
Je m’étais trouvé odieux plus souvent qu’il pourrait s’en douter, mais j’ai posé une question un peu différente : « Et si le consensus se trompait ? La conscience n’est pas infaillible, même en comptant les mains.
— Peut-être pas, mais elle risque certainement moins de se tromper.
— Je ne suis pas d’ici, Oscar, et je n’ai pas à critiquer, mais j’ai vu beaucoup de Fermiers tués dans la rébellion. Vous ne vous êtes pas non plus donné la peine de prendre de prisonniers. Vous avez laissé les survivants dehors en sachant qu’ils allaient mourir. Ça ne lui fait rien, à votre conscience collective ?
— Cette décision a été prise pendant que le Réseau ne fonctionnait plus. Si le Coryphée avait été actif, nous ne nous serions peut-être pas comportés de la même manière.
— Et garder les Fermiers comme serfs ? Ça dure depuis des siècles, d’après les manuels d’histoire.
— Je ne débattrais pas des raisons historiques de faire ce qui a été fait. Je vous accorde que c’est un compromis difficile. Et vous avez raison, bien entendu, nous ne sommes pas moralement infaillibles. Nous ne prétendons pas l’être. Mais comparez notre passé avec celui de n’importe quelle nation ou culture, comparez le nombre de morts, les injustices… allez-y, comparez.
— Je ne suis pas certain que vous vouliez jouer à ça alors qu’on est assis à côté d’un cratère de bombe.
— Cratère causé par une république corticale suivant sa propre idéologie bionormative radicale. La raison produit davantage de monstres que la conscience, monsieur Findley. »
Peut-être, oui. J’ai laissé s’écouler quelques instants.
« Pour en revenir à Allison… enfin, à Treya. Si elle remplaçait son nœud, elle cesserait de souffrir ?
— Elle mettrait peut-être du temps à s’y habituer, dit Oscar en m’évaluant du regard. Mais les conflits qui la troublent se résoudraient vite. »
Des volutes de poussière blanche montaient du cratère, s’étirant vers des filtres dans le ciel artificiel. On entendait un martèlement au loin. Il m’est venu à l’esprit que je bâtissais tout aussi systématiquement un subterfuge que ces machines construisaient de nouveaux niveaux ou de nouvelles terrasses. Et j’étais arrivé à la clé de voûte de ce subterfuge.
« Je veux l’aider », ai-je affirmé.
Oscar a hoché la tête d’un air encourageant.
« Ce n’est pas facile pour moi, ai-je continué. Mais je suis parvenu à deux conclusions, après cette histoire dans le désert.
— Oui ?
— Je n’ai pas choisi de venir à Vox. Et pour être honnête, sachant ce que je sais maintenant, j’aurais préféré voyager dans l’Anneau, voir à quoi ressemblent ces Mondes du Milieu, par exemple.
— Je comprends, a assuré Oscar d’un ton prudent.
— Sauf que je ne peux pas. Je ne peux pas défaire ce qui a été fait ni changer le futur. Je vais finir mes jours ici. »
Ses yeux se sont rétrécis.
« Et puisque je vais vivre ici, je veux le faire avec Allison. Mais je ne veux pas la voir souffrir.
— Il n’y a qu’un moyen de soulager sa souffrance.
— Il faut qu’elle accepte l’implant.
— Exactement. Vous pouvez la convaincre de le faire ?
— Je ne sais pas. Mais je suis prêt à essayer. »
Il avait une expression circonspecte, opaque, calculatrice, celle d’un joueur qui réfléchit à sa mise. « Nous lui avons donné l’impersona d’Allison pour qu’elle puisse sympathiser avec vous. C’est à cause de vous qu’elle s’y accroche. Vous pourriez être la raison pour laquelle elle l’abandonne. »
En bas, dans le cratère, des étincelles ont plu comme des étoiles filantes des doigts de machines qui se mettaient à souder des poutrelles métalliques.
« Peut-être que si je commençais, ai-je conclu. Je veux dire, si j’étais d’accord pour l’opération. »
Oscar a écarquillé les yeux. Puis, lentement, il s’est mis à sourire.
17
Sandra et Bose
Bose appela au moment où il s’arrêtait sur le parking du State Care. Sandra fourra dans son sac toutes les affaires qu’elle voulait garder – quelques gigas de fichiers, une photo de Kyle avant ses problèmes – avant d’aller à sa rencontre à la réception.
Jack Geddes montait toujours la garde dans le couloir. Il se leva en disant : « Vous partez, maintenant, docteur Cole ?
— Bonne nuit, Jack », lança-t-elle, ce qui n’était pas une réponse. Mais il la regarda se diriger vers l’accueil et lui fit signe de la main quand elle tourna le coin, sûrement ravi de ne plus avoir à la surveiller.
L’uniforme et l’insigne de Bose lui permirent de franchir la réception. L’obstacle suivant était l’infirmière de nuit responsable du service isolement. Sandra ouvrit la marche.
Elle ne connaissait cette infirmière que de réputation, une Meredith quelque chose… Sandra n’arrivait plus à se souvenir et le badge de cette femme n’indiquait que son prénom. Elle semblait avoir la cinquantaine, avec une expression faut-pas-me-chercher si naturelle que Sandra la pensa peut-être congénitale. Meredith sortit de derrière son bureau en voyant approcher Bose et Sandra, ce qui eut pour effet de bloquer la porte d’accès au service. Avant qu’elle puisse ouvrir la bouche, Bose lui tendit un formulaire standard de remise de patient à un proche parent, formulaire qu’il avait dû remplir lui-même et que Meredith étudia en fronçant les sourcils.
« Ouvrez juste la porte, s’il vous plaît, madame, dit Bose. Il est tard et j’aimerais rendre ce prisonnier à sa famille.