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Il voulut descendre quelques marches mais Carol-Ann agrippa son bras et lui montra fièrement la bague qui brillait à son doigt.

— Nous célébrons la semaine prochaine notre première année de mariage. Tu te souviens de Martin ?

— Pas très bien, répondit Arthur en contournant la rambarde pour emprunter l’escalator qui descendait vers le premier étage.

— Tu n’as pas pu oublier Martin ! Capitaine de l’équipe de hockey ! le réprimanda Carol-Ann avec beaucoup de fierté.

— Ah oui, un grand type blond !

— Très brun.

— Brun, mais grand ?

— Très grand.

— Voilà, dit Arthur en regardant le bout de ses chaussures.

— Alors tu n’as toujours pas refait ta vie ? demanda Carol-Ann l’air compatissant.

— Si ! Fait et puis défait, la vie quoi ! dit Arthur de plus en plus exaspéré.

— Tu ne vas pas me dire qu’un garçon comme toi est toujours célibataire ?

— Non, je ne vais pas te le dire parce que tu l’auras probablement oublié dans dix minutes et ça n’a pas grande importance, marmonna Arthur.

Nouvelle rambarde, nouvel espoir que Carol-Ann ait d’autres courses à faire à cet étage, mais elle le suivit vers le rez-de-chaussée.

— J’ai plein d’amies célibataires ! Si tu viens à notre fête d’anniversaire je te présenterai à la prochaine femme de ta vie. Je suis une extraordinaire marieuse, j’ai un don pour savoir qui va avec qui. Tu aimes toujours les femmes ?

— J’en aime une ! Je te remercie, ce fut un plaisir de te revoir et mes amitiés à Martin.

Arthur salua Carol-Ann et s’échappa à vive allure. Il passait devant le rayon d’une marque française de cosmétiques quand un souvenir resurgit, aussi doux que ce parfum évadé d’un flacon que manipulait la vendeuse devant sa cliente. Il ferma les yeux et se souvint d’un jour où il marchait dans cette allée, fort d’un amour invisible et certain. À ce moment, il était heureux comme il ne l’avait jamais été de sa vie. Il s’engouffra dans la porte à tambour.

Le tourniquet l’abandonna sur le trottoir d’Union Square. Le mannequin dans la vitrine portait une robe du soir, élégante et cintrée à la taille. La fine main en bois pointait d’un doigt nonchalant le passant de la rue. Dans les reflets orangés du soleil, la chaussure semble légère. Arthur est immobile, absent. Il n’entend pas le side-car qui arrive dans son dos. Le pilote en a perdu le contrôle dans le virage de Polk Street, l’une des quatre rues qui bordent la grande place. La moto tente d’éviter la femme qui traverse, se penche, zigzague, le moteur rugit. Dans la rue, les gens paniquent ; un homme en complet se jette à terre pour esquiver l’engin, un autre recule et trébuche en arrière, une femme crie et s’abrite derrière une cabine téléphonique. Le side-car poursuit sa course folle. La nacelle franchit le parapet, arrachant un panneau, mais le parcmètre qu’elle heurte est solidement ancré dans le sol et la sépare, d’une section franche, de la moto. Plus rien ne la retient, elle a la forme d’un obus et presque sa vitesse, elle file droit devant. Lorsqu’elle atteint les jambes d’Arthur elle le soulève et le projette en l’air. Le temps semble prendre son aise et s’étire tout à coup comme un long silence. L’avant fuselé de la machine percute le verre. L’immense vitrine explose en une myriade d’éclats. Arthur roule au sol jusqu’au bras du mannequin désormais allongé sur le tapis de verre. Un voile s’est posé sur ses yeux, la lumière est opaque, sa bouche a pris le goût ferreux du sang. Dans la torpeur qui l’envahit il voudrait dire aux gens que ce n’est qu’un bête accident. Les mots sont bloqués dans sa gorge.

Il veut se lever mais c’est trop tôt encore. Ses genoux vacillent un peu, et cette voix qui crie si fort de rester allongé. Les secours vont venir.

Paul sera furieux s’il est en retard. Il faut aller promener le chien de Miss Morrison, nous sommes dimanche ? Non, peut-être lundi ? Il doit repasser à l’agence signer les plans. Où est le ticket du parking ? Sa poche est certainement déchirée, il avait la main dedans, elle est maintenant sous son dos et lui fait un peu mal. Ne pas se frotter la tête, tous ces éclats de verre sont coupants. La lumière est aveuglante, mais les sons reviennent peu à peu. L’éblouissement s’estompe. Ouvrir les yeux. C’est le visage de Carol-Ann. Elle ne va donc pas le lâcher, il ne veut pas qu’on lui présente la femme de sa vie, il la connaît déjà bon sang ! Il devrait porter une alliance pour qu’on lui foute la paix. Tout à l’heure il retournera en acheter une. Paul détestera ça, mais lui ça l’amusera beaucoup.

Au loin une sirène, il faut absolument se redresser avant que l’ambulance arrive, il est inutile de les inquiéter, il n’a mal nulle part, peut-être un peu dans la bouche, il s’est mordu la joue. Ce n’est pas grave la joue, c’est désagréable à cause des aphtes mais ce n’est vraiment pas grave. Quelle bêtise, sa veste doit être fichue, Arthur adore cette veste en tweed. Sarah trouvait que le tweed faisait vieux, mais il se moquait de ce que pensait Sarah, elle portait les escarpins les plus vulgaires de la terre avec des bouts bien trop pointus. C’est bien d’avoir dit à Sarah que cette nuit passée ensemble était aussi un accident, ils n’étaient pas faits l’un pour l’autre, ce n’était la faute de personne. Est-ce que le motard va bien ? C’est sûrement cet homme avec le casque. Il a l’air de s’en être bien tiré avec son air contrit.

« Je vais tendre la main à Carol-Ann, elle racontera à toutes ses amies qu’elle m’a sauvé la vie puisque c’est elle qui m’aura aidé à me relever. »

— Arthur ?

— Carol-Ann ?

— J’étais certaine que c’était toi au milieu de cette épouvantable catastrophe, dit la jeune femme affolée.

Il épousseta calmement les épaules de sa veste, arracha le morceau de poche qui pendouillait tristement, secoua la tête pour se débarrasser des éclats.

— Quelle peur ! Tu as eu beaucoup de chance, reprit Carol-Ann d’une voix perchée.

Arthur la dévisagea, l’air grave.

— Tout est relatif, Carol-Ann. Ma veste est foutue, j’ai des coupures partout et j’enchaîne les rencontres désastreuses, même lorsque je vais juste acheter une laisse à ma voisine.

— Une laisse à ta voisine… Tu as eu beaucoup de chance de sortir presque indemne de cet accident ! s’indigna Carol-Ann.

Arthur la regarda, il adopta un air pensif, tentant du mieux qu’il le pouvait de rester civilisé. Ce n’était pas seulement la voix de Carol-Ann qui l’agaçait, tout en elle lui était insupportable. Il essaya de retrouver un semblant d’équilibre et parla d’un ton volontaire et calme.

— Tu as raison, je ne suis pas très juste. J’ai eu la chance de te quitter, puis de rencontrer la femme de ma vie, mais elle était dans le coma ! Sa propre mère voulait qu’on l’euthanasie, mais j’ai eu une chance folle parce que mon meilleur ami a bien voulu me donner un coup de main pour aller la kidnapper à l’hôpital.

Inquiète, Carol-Ann fit un pas en arrière, Arthur un pas en avant.

— Qu’est-ce que tu veux dire par « aller la kidnapper » ? demanda-t-elle d’une voix timide en serrant son sac contre sa poitrine.

— Nous avons volé son corps ! C’est Paul qui a subtilisé l’ambulance, c’est pour cela qu’il se sent obligé de raconter à tout le monde que je suis veuf ; mais en fait Carol-Ann, je ne suis que demi-veuf ! C’est un genre très particulier.

Les jambes d’Arthur manquaient de force, il chancela légèrement, Carol-Ann voulut le soutenir mais Arthur se redressa seul.

— Non, la vraie chance, c’est que Lauren pouvait m’aider à la maintenir en vie. C’est quand même un avantage d’être médecin quand ton corps et ton esprit se dissocient. Tu peux t’occuper de toi-même !