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— C’est pour toi, Kali, dit-elle.

Pourquoi Miss Morrison ne disait-elle pas la vérité à Lili ? Ce petit chien répondait au nom de Pablo, quelle idée étrange de l’appeler Kali.

Mais Lili ne cessait de répéter de plus en fort « Kali, Kali, Kali », et Miss Morrison qui se balançait de plus en plus haut répétait à son tour en riant : « Kali, Kali, Kali. » Les deux femmes se retournèrent vers Arthur et signifièrent d’un doigt autoritaire posé sur leurs lèvres qu’il fallait qu’il se taise. Arthur était furieux. Cette complicité soudaine l’agaçait au plus haut point. Il se leva et le vent fit de même.

L’orage arrivait de l’océan, à grande vitesse. De lourdes gouttes ricochèrent sur la toiture. Les nuages gorgés d’eau qui s’étalaient dans le ciel de Carmel éclataient sans manière au-dessus de la roseraie. Sous les impacts de la pluie, des dizaines de petits cratères se formaient dans la terre, tout autour de lui. Miss Morrison abandonna la veste sur la balancelle et rentra pour se protéger à l’intérieur de la maison. Pablo la suivit aussitôt, la queue entre les jambes, mais sur le pas de la porte, l’animal fit volte-face, aboyant comme pour prévenir d’un danger. Arthur appela sa mère, il cria de toutes ses forces pour lutter contre le vent qui repoussait les mots dans sa gorge. Lili se retourna, elle regarda son fils, son visage semblait si désolé, et puis elle disparut, avalée par l’ombre du couloir. Grinçant de tous ses gonds, le volet accroché à la fenêtre du bureau giflait la façade. Pablo avança jusqu’à la première marche du perron, il hurlait à la mort.

En contrebas de la demeure, l’océan se déchaînait. Arthur pensa qu’il serait impossible d’atteindre la grotte au pied de la falaise. C’était pourtant l’endroit idéal pour se cacher. Il regarda au loin, vers la baie, la houle voluptueuse lui communiqua une violente nausée.

Il eut un haut-le-cœur et se pencha en avant.

— Je ne suis pas sûr que je vais supporter ça longtemps, dit Paul, le bassinet à la main.

L’infirmière Cybile retenait Arthur par les épaules pour qu’il ne tombe pas de la table d’examen à chacun des spasmes qui le secouaient.

— Il va bientôt venir ce connard de médecin ou il faut que j’aille le chercher avec une batte de base-ball ? tempêta Paul.

*

Au dernier étage du Mission San Pedro Hospital, assis sur une chaise dans l’obscurité de la chambre d’un malade, l’interne Brisson était en conversation téléphonique avec sa petite amie. Elle avait décidé de le quitter et l’appelait de chez lui, détaillant la liste des incompatibilités qui ne leur laissaient d’autre issue que de se séparer. Le jeune docteur Brisson refusait d’entendre qu’il était égoïste et arriviste et Véra Zlicker refusait, elle, de lui avouer que son ex-petit ami l’attendait en bas dans une voiture pendant qu’elle était en train de faire sa valise. Et puis cette conversation ne pouvait se poursuivre depuis une chambre d’hôpital, même leur rupture aurait manqué d’intimité, conclut-elle. Brisson approcha son portable du moniteur cardiaque pour faire entendre à Véra les bips faibles et réguliers du cœur de son patient. Il précisa d’une voix pincée que, dans son état, celui-ci ne risquait pas de les déranger.

Se demandant si le tee-shirt qu’elle était en train de plier était bien à elle, Véra marqua une courte pause. Il lui était très difficile de se concentrer sur deux sujets en même temps. Brisson crut qu’elle hésitait enfin, mais Véra demanda alors s’il n’était pas imprudent de continuer cette conversation, on lui avait toujours dit que les téléphones portables perturbaient les appareils médicaux. L’interne vociféra qu’à cette minute précise il s’en fichait pas mal et ordonna à sa déjà ex-petite amie d’avoir au moins la courtoisie d’attendre son retour de garde, au matin. Exaspéré, Brisson coupa le biper qui retentissait pour la troisième fois dans sa poche ; à l’autre bout de la ligne téléphonique, Véra venait de raccrocher.

*

La veinule située à l’arrière du cerveau avait souffert au moment du choc dans la vitrine. Au cours des trois premières heures qui suivirent l’accident, une quantité minime de sang filait du vaisseau endommagé, mais en début de soirée l’hémorragie était suffisante pour provoquer les premiers troubles de l’équilibre et de la vision. Mille milligrammes d’aspirine ingérés par voie sublinguale avaient modifié la donne de façon significative. Dix minutes suffirent aux molécules d’acide acétylsalicylique pour fluidifier le sang auquel elles se mélangeaient. Au travers de la blessure, le liquide s’épancha tout autour du cerveau comme un fleuve déborde de son lit Alors qu’Arthur était en route vers l’hôpital, l’hémorragie ne trouva plus de territoire pour accueillir sa progression sous la voûte du crâne, elle se mit alors à comprimer les méninges.

La première des trois membranes qui recouvrent l’encéphale réagit aussitôt. Croyant à une forme d’infection, elle joua le rôle qui lui était attribué. À vingt-deux heures dix, elle s’enflammait pour tenter de contenir l’agresseur. Dans quelques heures, l’hématome qui se formait aurait suffisamment comprimé le cerveau pour entraîner l’arrêt des fonctions vitales. Arthur sombrait dans l’inconscience. Paul retourna chercher l’infirmière ; elle le pria de bien vouloir attendre sur un fauteuil, l’interne de garde était très à cheval sur le respect du règlement. Paul n’avait pas le droit de se trouver de ce côté de la vitre.

Brisson appuya, rageur, sur le bouton du rez-de-chaussée.

*

Non loin de là, les portes de l’ascenseur s’ouvraient sur le hall des Urgences d’un autre hôpital. Lauren avança jusqu’à la guérite de l’accueil et prit un nouveau dossier des mains de Betty.

L’homme âgé de quarante-cinq ans était arrivé avec une plaie profonde à l’abdomen, suite à un fâcheux coup de couteau. Juste après son admission, la saturation avait chuté en deçà du seuil critique, signe d’une importante hémorragie. Son cœur montrait les signes d’une fibrillation imminente et Lauren s’était décidée à intervenir chirurgicalement avant qu’il ne soit trop tard. Elle avait pratiqué une franche incision pour aller clamper la veine qui saignait abondamment ; mais en se retirant, l’arme blanche avait commis d’autres dégâts. Dès que la pression sanguine du blessé remonta, plusieurs autres dissections se développèrent en aval de la première blessure.

Lauren avait dû plonger sa main dans le ventre de l’homme ; du pouce et de l’index, elle avait pincé toute une partie de l’intestin grêle pour stopper les principaux saignements. La prise avait été habile et déjà la tension remontait. Betty avait pu reposer les poignées du défibrillateur qu’elle tenait à bout de bras et augmenter le débit de la perfusion de molécules. Lauren se trouvait dans une posture peu confortable, il lui était désormais impossible de se libérer, la pression qu’elle maintenait était vitale.

Quand l’équipe de chirurgie arriva, cinq minutes plus tard, Lauren dut les accompagner jusqu’au bloc, la main toujours dans l’abdomen de son patient.

Vingt minutes après, le chirurgien en charge lui signifia qu’elle pouvait retirer sa main et les laisser finir, l’hémorragie était contenue. Le poignet engourdi, Lauren était redescendue vers le hall des Urgences où l’encombrement de blessés était, lui, loin de se résorber.