— Désolé, ce n’est que moi, dit Paul en lui prenant la main.
La voix d’Arthur était saccadée.
— Jure-moi… sur ma tête… que tu ne lui diras jamais la vérité.
— En ce moment je préfère jurer plutôt sur la mienne, dit Paul.
— Du moment que tu tiens ta promesse !
Ce furent là les dernières paroles d’Arthur. L’hémorragie noyait maintenant toute la partie arrière de son cerveau. Pour protéger les centres vitaux encore intacts, la formidable machine décida de mettre hors service tous ses terminaux périphériques. Les centres de la vue, de la parole, de l’ouïe et de la motricité avaient cessé d’être opérationnels. Il était deux heures vingt à la pendule de la salle d’examens. Arthur était désormais dans le coma.
9.
Paul arpentait le hall. Il prit son téléphone portable au fond de sa poche mais Cybile lui fit aussitôt comprendre qu’il était interdit d’en faire usage dans l’enceinte de l’établissement.
— Et quel appareil scientifique pourrait bien être perturbé ici, à part le distributeur de boissons ? cria-t-il.
Cybile réitéra l’interdiction d’un mouvement de tête et lui désigna le parking des Urgences.
— Article 2 du nouveau règlement intérieur, insista Paul. Mon téléphone est autorisé dans le hall !
— Ça ne marche qu’avec Brisson, votre règlement, allez donc téléphoner dehors. Si la sécurité passe, je me fais virer.
Paul râla avant de franchir les portes coulissantes.
Pendant de longues minutes, Paul continua à faire les cent pas sur le parking des ambulances, regardant défiler le répertoire téléphonique sur l’écran de son portable.
— Et merde, grommela-t-il à voix basse, c’est un cas de force majeure !
Il appuya sur une touche et le portable composa aussitôt un numéro préenregistré.
— Memorial Hospital, que puis-je faire pour vous ? interrogea la standardiste.
Paul insista pour qu’on lui passe les Urgences. Il patienta quelques minutes. Betty prit l’appel. Une ambulance, lui expliqua-t-il, avait conduit chez eux, en début de soirée, un jeune homme percuté par un side-car sur Union Square.
Betty demanda aussitôt à son interlocuteur s’il était un membre de la famille de la victime, Paul répondit qu’il était son frère, il mentait à peine. L’infirmière se souvenait très bien de ce dossier. Le patient avait quitté l’hôpital par ses propres moyens vers vingt et une heures. Il était en bonne santé.
— Pas vraiment, reprit Paul, pouvez-vous me passer le médecin qui s’est occupé de lui ? Je crois que c’était une femme. C’est urgent, ajouta-t-il.
Betty comprit qu’il y avait un problème, ou plutôt que l’hôpital risquait d’avoir un problème. Dix pour cent des patients reçus aux Urgences revenaient dans les vingt-quatre heures, en raison d’une erreur ou d’une sous-estimation de diagnostic. Le jour où les procès coûteraient plus d’argent que n’en économisaient les réductions d’effectifs, les administrateurs prendraient enfin les mesures que le corps médical ne cessait de réclamer. Elle replongea dans ses fiches à la recherche du double de celle d’Arthur.
Betty ne décela aucun manquement au protocole d’examen ; rassurée, elle tapota à la vitre, Lauren remontait le couloir. Elle lui fit signe de venir la voir, il y avait un appel pour elle.
— Si c’est ma mère, dis-lui que je n’ai pas le temps. Je devrais être partie depuis une demi-heure et j’ai encore deux patients à traiter.
— Si c’était ta mère qui appelait à deux heures trente du matin, je te la passerais même au bloc opératoire. Prends-moi ce téléphone, ça semble important.
Perplexe, Lauren porta le combiné à son oreille.
— Vous avez examiné ce soir un homme qui a été renversé par un side-car, vous vous en souvenez ? dit la voix dans l’appareil.
— Oui, très bien, répondit Lauren, vous êtes de la police ?
— Non, je suis son meilleur ami. Votre patient a fait un malaise en rentrant chez lui. Il est inconscient.
Lauren sentit son cœur accélérer dans sa poitrine.
— Appelez immédiatement le 911 et amenez-le moi ici tout de suite, je l’attendrai !
— Il est déjà hospitalisé. Nous sommes au Mission San Pedro Hospital et ça ne va pas bien du tout.
— Je ne peux rien faire pour votre ami s’il est déjà dans un autre hôpital, répondit Lauren. Mes collègues s’occuperont très bien de lui, j’en suis certaine. Je peux leur parler si vous le souhaitez mais à part signaler une légère tachycardie, je n’ai rien de particulier à leur indiquer, tout était normal quand il est parti d’ici.
Paul décrivit la condition dans laquelle Arthur se trouvait ; le docteur en charge prétendait qu’il n’y avait pas de danger à attendre jusqu’au matin, mais il ne partageait pas du tout cet avis, il fallait être un âne pour ignorer que son meilleur ami n’allait pas bien du tout.
— Il m’est difficile de contredire un confrère sans avoir au moins pu consulter moi-même les radios. Que dit le scanner ?
— Il n’y a pas de scanner ! dit Paul.
— Quel est le nom de l’interne de garde ? demanda Lauren.
— Un certain docteur Brisson, dit Paul.
— Patrick Brisson ?
— Il y avait écrit « Pat » sur sa plaque, ça doit être ça, vous le connaissez ?
— Je l’ai connu en quatrième année de médecine, c’est effectivement un âne.
— Qu’est-ce que je dois faire ? supplia Paul.
— Je n’ai absolument pas le droit d’intervenir, mais je peux essayer de lui parler au téléphone. Avec l’accord de Brisson, nous pourrions organiser le transfert de votre ami et lui faire passer un scanner dès cette nuit. Le nôtre est ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Pourquoi n’êtes-vous donc pas venu tout de suite ici ?
— C’est une longue histoire et nous avons peu de temps.
Paul aperçut l’interne qui entrait dans la guérite de Cybile ; il pria Lauren de rester en ligne et traversa le hall en courant. Il arriva haletant devant Brisson et lui colla son portable sous l’oreille.
— C’est un appel pour vous, dit-il.
Brisson le regarda, étonné, et prit l’appareil.
L’échange de points de vue entre les deux médecins fut bref. Brisson écouta Lauren et la remercia d’une aide qu’il n’avait pas sollicitée. L’état de son patient était sous contrôle, ce qui était loin d’être le cas de la personne qui l’accompagnait ; cet homme qui l’avait inutilement dérangée avait une certaine tendance à l’hystérie. Pour se débarrasser de lui, il avait même failli appeler la police.
Maintenant que Lauren était rassurée, il allait raccrocher, ravi d’avoir eu de ses nouvelles après toutes ces années, et avec l’espoir de la revoir, pour un café ou pourquoi pas un dîner. Il coupa la communication et rangea l’appareil dans sa poche.
— Alors ? demanda Paul, les pieds qui mordaient la ligne jaune.
— Je vous rendrai votre téléphone quand vous partirez d’ici ! dit Brisson d’un air hautain. Leur usage est interdit dans l’enceinte de l’établissement. Cybile vous l’a probablement déjà signifié.
Paul se posta devant le médecin et lui barra la route.
— Bon, d’accord, je vous le restitue, mais vous me jurez de sortir sur le parking si vous avez d’autres appels ? reprit Brisson beaucoup moins fier.
— Qu’a dit votre confrère ? demanda Paul en arrachant son portable des mains de l’interne.
— Qu’elle me faisait confiance, ce qui d’évidence n’est pas le cas de tout le monde.
Brisson pointa du doigt l’inscription qui délimitait la zone réservée exclusivement au personnel médical.