— Si vous repassez encore une fois de l’autre côté de cette ligne, ne serait-ce que pour parcourir dix centimètres dans ce corridor, Cybile appellera la police et je vous ferai évacuer. J’espère que j’ai été assez clair.
Et Brisson tourna les talons avant de s’éloigner dans le couloir. L’infirmière en chef Cybile haussa les épaules.
*
Lauren venait de faire hospitaliser le dernier des blessés de la rixe du bar.
Une infirmière stagiaire lui demanda d’examiner sa patiente. Il suffisait de regarder le tableau des horaires, explosa Lauren, pour vérifier que sa garde s’achevait à deux heures du matin. À presque trois heures, il était donc impossible que la personne à laquelle s’adressait la jeune infirmière soit encore Lauren. Emily Smith la regarda, interdite.
— Bon, d’accord, dans quel box est votre malade ? demanda-t-elle en la suivant, résignée.
Un petit garçon qui souffrait d’une forte fièvre se plaignait de douleurs à l’oreille. Lauren l’examina et diagnostiqua une otite carabinée. Elle prescrivit une ordonnance et pria Betty d’aider la jeune stagiaire à administrer les soins appropriés. Fourbue, elle quitta enfin les Urgences, sans même prendre le temps d’enlever sa blouse.
En traversant le parking désert, Lauren rêvait d’un bain, d’une couette et d’un gros oreiller. Elle consulta sa montre, sa prochaine garde débutait dans moins de seize heures, il lui aurait fallu le double de sommeil pour tenir le coup jusqu’à la fin de la semaine.
Elle prit place au volant et attacha sa ceinture. La voiture s’engagea dans Potrero Avenue et bifurqua dans la 23e Rue.
Lauren aimait rouler dans San Francisco au milieu de la nuit quand la ville calme s’offrait à elle. L’asphalte défilait sous les roues de son cabriolet. Elle alluma la radio et passa la troisième vitesse. La Triumph filait sous la voûte étoilée d’un magnifique ciel d’été.
Les services de la ville réparaient des canalisations au croisement de MC Allister Street, la circulation était bloquée. Le chef de chantier se pencha à la portière de la Triumph, son équipe n’en avait plus que pour quelques minutes. La rue était à sens unique, Lauren songea à faire marche arrière, mais la présence d’une voiture de police qui balisait la zone où les ouvriers intervenaient la fit renoncer.
La silhouette du Mission San Pedro Hospital se dessinait dans son rétroviseur, l’établissement se situait à deux pâtés de maisons derrière elle.
Le chauffeur referma la bâche du camion municipal avant de remonter dans sa cabine. Sur le côté du véhicule, une publicité de la prévention routière mettait en garde le citoyen. « Il suffit d’une seconde de négligence…»
Le policier fit signe à Lauren qu’elle pouvait enfin passer. Elle se faufila entre les engins de chantier qui abandonnaient le centre de la chaussée pour se regrouper le long du trottoir. Mais au feu, elle changea d’itinéraire. De mémoire d’interne, elle n’avait jamais connu d’étudiant plus imbu de lui-même que Brisson.
Appuyé à la vitre qui donnait sur le parking désert, Paul réfléchissait. Gyrophares éteints, une ambulance au sigle de l’établissement hospitalier s’immobilisa sur un emplacement réservé aux véhicules de secours. Le chauffeur descendit, verrouilla les portières et entra dans le hall de l’hôpital. Après avoir salué l’infirmière de garde, il accrocha son trousseau à un petit clou planté au mur de la guérite. Cybile lui remit la clé d’une salle d’examens, il la remercia et alla se coucher dans un des box inoccupés.
Par la baie vitrée, Paul contemplait l’ambulance. Une Triumph verte vint se ranger juste à côté.
Il reconnut aussitôt la jeune femme qui se dirigeait d’un pas décidé vers les portes automatiques du sas des Urgences. Elle fit demi-tour au milieu du parking, ôta sa blouse et la jeta en boule dans le coffre de sa voiture. Quelques instants plus tard, elle entrait dans le hall. Paul vint à sa rencontre.
— Docteur Kline, je présume ?
— C’est vous qui m’avez appelée ?
— Oui, comment le savez-vous ?
— Il n’y a que vous dans ce hall. Et vous, comment avez-vous su qui j’étais ?
Gêné, Paul fixa le bout de ses chaussures.
— Je prie tous les dieux de la terre depuis deux heures pour qu’on me vienne en aide, vous êtes le premier messie à se présenter… je vous ai vue enlever votre blouse sur le parking.
— Brisson est dans les parages ? interrogea Lauren.
— Pas loin, dans les étages.
— Et votre ami ?
Paul désigna le premier box derrière la guérite de l’infirmière.
— Allons-y ! dit Lauren en l’entraînant.
Mais Paul hésita, il avait eu une petite altercation avec Brisson et ce dernier lui avait interdit de franchir la ligne jaune à l’entrée du couloir, sous peine de le faire expulser par la police. Il se demandait si en cas d’infraction Cybile mettrait la sentence à exécution. Lauren soupira ; cette attitude de petit caporal collait bien à l’interne qu’elle avait côtoyé en quatrième année de faculté. Elle invita Paul à ne pas compliquer la situation, elle irait le trouver seule et se présenterait comme la petite amie du patient.
— Ils me laisseront passer, le rassura-t-elle.
— Essayez quand même de l’appeler plutôt par son prénom, « Patient », ça peut éveiller des soupçons.
Paul craignait que Brisson ne soit pas dupe de la supercherie.
— Nous ne nous sommes pas croisés depuis de nombreuses années, et vu le temps qu’il passe à se regarder lui-même, je doute qu’il reconnaisse le visage de sa propre mère.
Lauren alla se présenter à la guérite de Cybile. L’infirmière de garde posa son livre et sortit de sa cage de verre. La zone derrière elle n’était accessible qu’au personnel médical. Mais en vingt ans de carrière elle avait acquis un flair infaillible : que la jeune femme qu’elle accompagnait vers le box soit ou non la petite amie du patient importait peu, elle était, avant tout, médecin. Brisson ne pourrait lui faire aucun reproche.
Lauren entra dans la pièce où Arthur reposait. Elle étudia les mouvements de la cage thoracique. La respiration était lente et régulière, la couleur de la peau, normale. Sous prétexte de prendre la main de son petit ami, elle étudia son pouls. Le cœur semblait battre moins vite que lors du précédent examen, bien que le rythme pulsatif ait augmenté sous ses doigts. Si elle réussissait à le tirer de ce mauvais pas, elle lui ferait passer un électrocardiogramme de contrôle et ce, de gré ou de force.
Elle s’approcha du panneau lumineux où étaient suspendues les radiographies du crâne. Elle demanda à Cybile si c’était « des photos » du cerveau de son fiancé qui étaient exposées sur ce mur.
Cybile la regarda, dubitative, et leva les yeux au ciel.
— Je vais vous laisser avec votre « fiancé » ; vous devez avoir besoin d’intimité.
Lauren la remercia du fond du cœur.
Sur le pas de la porte, l’infirmière se retourna et regarda à nouveau Lauren.
— Vous pouvez étudier les clichés de plus près, docteur, la seule chose que je vous recommande c’est de finir votre bilan avant que Brisson redescende. Je ne veux pas avoir d’ennuis. Et cela étant dit, j’espère que vous êtes meilleur médecin que comédienne.
Lauren entendit les pas s’éloigner dans le couloir. Elle s’approcha du tableau pour étudier attentivement les radios. Brisson était encore plus incapable qu’elle ne l’avait imaginé. Un bon interne aurait suspecté l’épanchement hémorragique à l’arrière du crâne. Cet homme sur la table devait être opéré au plus vite, elle redoutait déjà que le cerveau ne souffre du temps perdu. Pour confirmer son diagnostic, il fallait lui faire passer un scanner de toute urgence.