Les mains dans les poches de sa blouse, Brisson entra dans la guérite de Cybile.
— Il est encore là, celui-là ? s’étonna-t-il en désignant Paul assis sur une chaise à l’autre bout du hall.
— Oui, et son ami est toujours dans le box, docteur.
— Il s’est réveillé ?
— Non, mais il respire très bien et ses constantes sont stables, je viens de les prendre.
— Vous croyez à un risque d’hématome intracrânien, vous ? s’enquit Brisson d’une voix faible.
Cybile fouilla dans ses papiers pour ne pas croiser le regard du médecin, sa foi dans le genre humain approchait son seuil de tolérance.
— Je ne suis qu’une infirmière, vous me l’avez suffisamment fait remarquer depuis que vous êtes chez nous, docteur.
Brisson adopta aussitôt une attitude plus assurée.
— Ne soyez pas insolente ! Je peux vous faire muter quand je veux ! Ce type est juste sonné, il va récupérer. Au matin, nous lui ferons passer un scanner, par précaution. Remplissez-moi une fiche de transfert et cherchez-moi un scan libre dans une clinique du quartier ou dans un centre d’imagerie. Dites bien que le docteur Brisson en personne souhaite que l’examen soit pratiqué dans la matinée.
— Je n’y manquerai pas, grommela Cybile.
En s’engageant dans le couloir, il entendit l’infirmière lui crier qu’elle avait autorisé la compagne du patient à lui rendre visite dans la salle d’examens.
— Sa femme est là ? demanda Brisson en se retournant.
— Sa petite amie !
— Ne hurlez pas comme ça, Cybile, nous sommes dans un hôpital !
— Il n’y a que nous, docteur, dit Cybile. Et heureusement, murmura-t-elle dès que Brisson s’éloigna.
L’infirmière retourna à sa guérite. Paul la fixait du regard, elle haussa les épaules. Il entendit la porte de la salle d’examens se refermer sur les pas de l’interne, hésita quelques secondes et se leva pour franchir d’un pas volontaire la fameuse ligne jaune.
Brisson se présenta à la jeune femme assise sur le tabouret à côté de son fiancé.
— Bonjour, Lauren. Ça fait un sacré bail.
— Tu n’as pas changé, répondit-elle.
— Toi non plus.
— À quoi joues-tu avec ce patient ?
— Qu’est-ce que cela peut bien te faire ? Tu manques de clients au Memorial ?
— Je suis là parce que cet homme était mon patient en début de soirée, je sais que cela peut te paraître déroutant, mais certains d’entre nous font ce métier par amour de la médecine.
— Tu veux dire, ont peur d’avoir des ennuis parce qu’ils ont peut-être sous-estimé la condition clinique d’un blessé avant de le laisser quitter leur service.
Le ton de Lauren monta d’un cran, et sa voix résonna dans le couloir.
— Tu te trompes, mais apparemment ce ne sera pas la plus grave erreur d’appréciation que tu auras faite ce soir. Je suis ici parce que le copain de ce type m’a appelée au secours, et même par téléphone j’ai pu me rendre compte que tu t’étais encore gouré de diagnostic.
— Tu as peut-être quelque chose à me demander pour être aussi aimable ?
— À te demander, certainement pas, à te conseiller ! Je vais appeler le Memorial et les prier de m’envoyer une ambulance pour rapatrier cet homme à qui l’on doit probablement faire une ponction intracrânienne dans les plus brefs délais. Tu vas me laisser intervenir, et en contrepartie je te laisserai modifier ton rapport d’examen. Tu auras prescrit le transfert toi-même et ton chef de service te congratulera. Penses-y, un patient sauvé, ça ne peut pas faire de tort à ta carrière.
Brisson accusa le coup, il s’avança vers Lauren et lui ôta des mains les clichés de radiographie.
— C’est ce que j’aurais fait si j’avais pensé que son état de santé justifiait de telles dépenses. Mais ce n’est pas le cas, il va bien et il se réveillera demain matin avec une sale migraine. En attendant, je t’autorise à sortir de mon hôpital et à retourner dans le tien.
— Cet endroit est au mieux un dispensaire ! reprit Lauren.
Elle arracha une radio des mains de Brisson et l’accrocha au tableau lumineux. Le cliché était pris depuis la face. Elle délimita l’épiphyse calcifiée. La petite glande aurait dû se trouver parfaitement à cheval de la ligne médiane qui délimite les deux hémisphères du cerveau, mais sur cette image elle était décalée. Ce qui laissait présumer une compression anormale à l’arrière du cerveau.
— Tu n’es pas capable d’interpréter cette anomalie ? reprit-elle en criant.
— Ce n’est qu’un défaut sur le cliché, l’appareil portable est de mauvaise qualité ! répondit Brisson avec la voix d’un petit garçon surpris la main dans un pot de confiture.
— L’épiphyse est décalée de la ligne médiane, et la seule explication possible est la formation d’un hématome pariéto-occipital. Ton entêtement va tuer cet homme et je te jure que je te le ferai regretter.
Brisson se ressaisit, gonflé d’orgueil, il avança vers Lauren, l’obligeant à reculer vers la porte du box.
— Il faudra d’abord que tu justifies ton intrusion dans ces lieux, ta présence dans une salle d’examens où tu n’as ni autorité ni légitimité. Dans cinq minutes je téléphone aux flics pour te faire déguerpir, à moins que tu ne préfères que nous allions prendre un café quelque part ? C’est très calme ce soir, je peux m’absenter quelques instants.
Lauren toisa le résident, ses lèvres tremblaient de colère. Appuyé au mur, le bras négligemment posé au-dessus de son épaule, Brisson approcha son visage. Elle le repoussa sans ménagement.
— À la faculté, Patrick, tu transpirais déjà la concupiscence et la jalousie. La personne que tu as le plus déçue dans la vie c’est toi-même et tu as décidé de le faire payer aux autres. Si tu continues, cet homme s’en sortira sur une chaise roulante dans le meilleur des cas.
D’un geste brutal, Brisson la chassa vers la porte.
— Fous le camp d’ici avant que je te fasse arrêter. Barre-toi, et transmets mes amitiés à Fernstein ; dis-lui qu’en dépit de son jugement sévère je m’en sors très bien. Quant à lui, dit-il en désignant Arthur, il reste là, c’est mon patient !
Les veines de Brisson saillaient de rage. Lauren avait retrouvé son calme. Elle posa une main compatissante sur l’épaule de l’interne.
— Dieu que je plains ton entourage ; je t’en supplie, Patrick, s’il y a encore en toi un brin d’humanité, reste célibataire !
Paul entra brusquement dans la pièce, les yeux ivres d’émotion. Brisson sursauta.
— Est-ce que je viens de vous entendre dire qu’Arthur allait être paralysé ?
Il regardait Brisson avec l’envie irrésistible de l’étrangler pour de bon quand l’infirmière Cybile apparut à son tour. Elle s’excusa auprès du résident, elle avait fait tout son possible pour retenir Paul, elle n’avait pas eu la force physique nécessaire pour lui interdire l’accès au couloir.
— Cette fois vous êtes allés trop loin tous les deux, Cybile, appelez les flics tout de suite ! Je porte plainte.
Brisson jubilait, l’infirmière s’approcha, sortit la main de sa poche et glissa quelque chose dans celle de Lauren. La jeune interne identifia aussitôt l’objet et comprit l’intention de l’infirmière. Elle la remercia d’un œil complice et, sans aucune hésitation, elle planta la seringue dans le cou de Brisson et appuya sur le piston.
Le résident la regarda, stupéfait, il recula, cherchant à ôter l’aiguille de sa nuque, mais il était trop tard et déjà le sol se dérobait sous ses pieds. Lauren fit un pas pour le retenir dans sa chute.
— Valium et Hypnovel ! Il va faire un très grand voyage, annonça Cybile, humblement.