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Aidée de Paul, Lauren allongea Brisson à terre.

Ce n’était plus un néon qui pendait au plafond, mais un petit avion accroché au manège. Pourquoi son père ne voulait-il pas qu’il monte dans la nacelle ? Dans sa cabine, le forain a déjà fait tinter la clochette, le tour va commencer. Tous les enfants s’amusent et lui doit rester là, à jouer dans le sable. Parce qu’un tas de sable ça ne coûte rien. Un tour à trente cents c’est beaucoup d’argent, quel est le prix à payer pour aller jusqu’aux étoiles ?

Lauren glissa sous la tête de Brisson la couverture pliée que lui tendait Cybile.

Elle est belle, cette femme devant moi, avec sa queue-de-cheval, ses pommettes et ses yeux qui pétillent. Elle me regarde à peine. Ce n’est pas un crime de désirer. Je voudrais qu’elle vienne dans l’avion avec moi. Je laisserais mes parents à cette médiocrité qui les rassure l’un l’autre. Je hais ces gens autour de moi qui rient de rien et s’amusent de tout. Il fait noir.

— Il dort ? chuchota Paul.

— Il en a tout l’air, répondit Lauren qui vérifiait le pouls de Brisson.

— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

— Il en a pour une petite demi-heure, j’aimerais mieux avoir tout nettoyé à son réveil. Il sera de très mauvaise humeur. Partez d’ici tous les trois. Je vais chercher ma voiture, nous installerons votre ami à l’arrière et nous filerons au Memorial, il n’y a pas une minute à perdre.

Elle sortit de la pièce. L’infirmière déverrouilla les freins du lit où reposait Arthur et Paul l’aida à le pousser hors de la salle d’examens en veillant à ne pas rouler sur les doigts de Brisson qui somnolait par terre. Les roues couinaient sur le linoléum du hall. Paul l’abandonna subitement.

Lauren referma le coffre de la Triumph, et fut surprise de voir Paul qui traversait le parking en courant. Il passa à sa hauteur en criant « j’arrive » et continua son sprint. Elle enfilait sa blouse en le regardant s’éloigner, perplexe.

— Paul, ce n’est vraiment pas le moment…

Quelques minutes plus tard, une ambulance s’arrêta devant elle. La portière côté passager s’ouvrit et Paul, assis à la place du conducteur, l’accueillit tout sourire.

— Je vous emmène ?

— Vous savez conduire ce genre d’engin ? demanda-t-elle en grimpant à bord.

— Je suis un spécialiste !

Ils s’arrêtèrent sous l’auvent. Cybile et Paul transbordèrent Arthur sur le brancard, à l’arrière de l’ambulance.

— Je vous aurais bien accompagnés, soupira Cybile, penchée à la vitre de Paul.

— Merci pour tout, dit-il.

— De rien, je vais perdre mon job, mais je me suis rarement autant amusée. Si vos soirées sont toutes aussi drôles, passez-moi un coup de fil, je vais avoir du temps libre.

Paul sortit un trousseau de sa poche et le remit à l’infirmière.

— J’ai fermé la porte de la salle d’examens, juste au cas où il se réveillerait un peu plus tôt !

Cybile récupéra les clés, un sourire aux lèvres. Elle donna un petit coup sur la portière comme on claque la croupe d’un cheval pour lui ordonner de prendre la route.

Seule au milieu du parking désert, devant le lit civière, Cybile vit l’ambulance tourner au coin de la rue. Elle s’arrêta devant les portes automatiques. Sous ses pieds, une grille métallique permettait l’écoulement des eaux de pluie. Elle prit les clés que Paul lui avait remises et les laissa glisser de sa main.

— Avec ma voiture, dit Lauren nous aurions gagné en discrétion.

— Vous m’avez dit que nous n’avions pas une minute à perdre ! objecta Paul en allumant la rampe gyrophare de l’ambulance.

Ils filaient à vive allure, si tout allait bien, ils seraient au Memorial Hospital dans un petit quart d’heure.

— Quelle nuit ! s’exclama Lauren.

— Vous croyez qu’Arthur se souviendra de quelque chose ?

— Quelques fragments de conscience se recolleront les uns aux autres. Je ne peux pas vous garantir que le tout forme une série cohérente.

— Est-il dangereux de réveiller les souvenirs de quelqu’un qui est resté longtemps dans le coma ?

— Pourquoi est-ce que ce serait dangereux ? demanda Lauren. Les comas sont consécutifs à des traumatismes crâniens. Soit le cerveau est endommagé, soit il ne l’est pas. Il arrive aussi que certains patients restent comateux sans que l’on sache pourquoi. La médecine est encore peu savante en ce qui concerne le cerveau.

— Vous parlez de ça comme d’un carburateur de voiture.

Amusée, Lauren pensa à sa Triumph qu’elle avait abandonnée sur le parking, et pria pour ne pas croiser Brisson quand elle irait la récupérer. Ce type était capable de dormir dans son cabriolet jusqu’à ce qu’elle revienne.

— Donc si on essaye de stimuler la mémoire d’un ancien comateux, on ne lui fait courir aucun risque ?

— Ne confondez pas amnésie et coma, cela n’a rien à voir. Il est fréquent qu’un individu n’arrive pas à se souvenir des événements précédant le choc qui l’a plongé dans l’inconscience. Mais si la perte de mémoire s’étend à une période plus large, elle relève d’un autre dommage que l’on appelle amnésie, et qui a ses propres causes.

Pendant que Paul réfléchissait, Lauren se retourna pour observer Arthur.

— Votre ami n’est pas encore dans le coma, il est juste inconscient.

— Vous croyez que l’on peut se souvenir de ce qui s’est passé pendant qu’on était dans le coma ?

— Peut-être de certains bruits autour de vous ? C’est un peu comme quand on dort, sauf que le sommeil est plus profond.

Paul réfléchit mille fois avant de se décider à poser cette question qui lui brûlait les lèvres.

— Et si vous êtes somnambule ?

Intriguée, Lauren le regarda. Paul était superstitieux et une petite voix lui rappelait qu’il avait juré de garder un secret ; son meilleur ami était allongé sur une civière, inconscient, alors à contrecœur, il mit un terme à ses questions.

Lauren se retourna à nouveau. La respiration d’Arthur était ample et régulière. Si les radiographies de son crâne n’avaient été de si mauvais augure, on aurait pu croire qu’il dormait paisiblement.

— Il a l’air plutôt bien, dit-elle en reprenant sa place.

— Ah mais c’est un type très bien ! Même s’il lui arrive de m’emmerder du matin au soir !

— Je parlais de son état de santé ! À vous voir ensemble, vous avez l’air d’un vieux couple.

— Nous sommes comme frères, bougonna Paul.

— Vous n’avez pas souhaité prévenir sa petite amie, enfin je veux dire la vraie ?

— Il est célibataire, et surtout ne me demandez pas pourquoi !

— Pourquoi ?

— Il a un don pour se mettre dans des situations compliquées.

— Comme ?

Paul regarda longuement Lauren, c’est vrai que le sourire qu’elle portait dans ses yeux était unique.

— Laissez tomber ! dit-il en hochant la tête.

— Tournez à droite, il y a des travaux par là, reprit Lauren. Pourquoi me posiez-vous toutes ces questions sur le coma ?

— Comme ça !

— Qu’est-ce que vous faites dans la vie ?

— Je suis architecte.

— Comme lui ?

— Comment le savez-vous ?

— Il me l’a dit cette après-midi.

— Nous avons fondé notre cabinet ensemble. Vous avez une bonne mémoire pour vous souvenir ainsi du métier de tous vos patients.

— Architecte, c’est un joli métier, murmura Lauren.

— Ça dépend des clients.

— Pour nous, c’est un peu pareil, dit-elle en riant.