L’ambulance approchait de l’hôpital. Paul donna un petit coup de sirène et se présenta devant la rampe réservée aux véhicules de secours. L’officier de sécurité actionna la barrière.
— J’adore les passe-droits, jubila-t-il.
— Arrêtez-vous sous le porche, vous jouerez à nouveau avec votre klaxon et les brancardiers viendront chercher votre ami.
— Quel luxe !
— C’est juste un hôpital.
Il arrêta le fourgon à l’endroit désigné par Lauren. Deux brancardiers venaient déjà à leur rencontre.
— Je vais avec eux, dit Lauren. Allez vous garer, je vous retrouverai plus tard dans la salle d’attente.
— Merci pour tout ce que vous faites, dit Paul. Elle ouvrit la portière et descendit du véhicule.
— Quelqu’un proche de vous a été dans le coma ? Paul la fixa du regard.
— Vraiment très proche ! répondit Paul.
Lauren accompagna le brancard et entra dans les Urgences.
— Vous avez quand même une drôle de façon de vous fréquenter tous les deux. Vous étiez faits pour vous entendre ! murmura-t-il en la regardant s’éloigner dans le hall.
10.
Les roulettes du chariot tournaient si vite que leurs moyeux tremblaient sur leur axe ; Lauren et Betty se frayaient un chemin dans les couloirs encombrés des Urgences. Elles évitèrent de justesse une armoire à pharmacie et la rencontre dans un virage d’une équipe de brancardiers qui arrivait en face s’avéra des plus périlleuses. Au plafond, les néons s’étiraient en un trait continu de couleur laiteuse. Au loin, le signal de l’ascenseur retentit. Lauren hurla qu’on l’attende. Elle accéléra encore sa course, Betty l’aidant du mieux qu’elle le pouvait à maintenir le chariot en ligne droite. Un interne en ORL qui retenait les portes de la cabine les aida à se faufiler entre deux autres lits qui montaient vers les blocs de chirurgie.
— Scanner ! haleta Lauren alors que la cabine s’élevait.
Une infirmière appuya sur le bouton du cinquième. La course reprit sa folle allure de corridor en corridor, où les portes palières virevoltaient à leur passage. L’unité d’imagerie médicale était enfin en vue. À bout de souffle, Lauren et Betty rassemblèrent leurs dernières forces.
— Je suis le docteur Kline, j’ai prévenu l’appariteur de notre arrivée, j’ai besoin d’un scan crânien tout de suite.
— Nous vous attendions, répondit Lucie, vous avez le dossier du patient ?
La paperasserie attendrait, Lauren poussa le chariot dans la salle d’examens. Depuis sa cabine de contrôle isolée du scanner, le docteur Bern se pencha sur le micro.
— Que cherchons-nous ?
— Une hémorragie probable dans le lobe occipital, j’ai besoin d’une série de clichés préopératoires pour une ponction intracrânienne.
— Vous comptez intervenir cette nuit ? demanda Bern, surpris.
— Dans moins d’une heure si j’arrive à monter l’équipe.
— Fernstein est prévenu ?
— Pas encore, murmura Lauren.
— Mais vous avez bien son aval pour ces scans en urgence ?
— Évidemment, mentit Lauren.
Aidée de Betty, elle installa Arthur sur la table de thérapie et le sangla au support de tête. Betty injecta la solution iodée pendant que l’opérateur initiait les protocoles d’acquisition depuis son terminal. Dans un bruissement à peine audible, la table avança jusqu’au centre de l’anneau. Le Statif effectua ses premières rotations tandis que la couronne de détecteurs tournait autour de la tête d’Arthur. Les rayons X captés étaient transmis à une chaîne informatique qui recomposait l’image de son cerveau en coupes.
Les premières planches apparaissaient déjà sur les deux écrans de l’opérateur. Elles confirmaient le diagnostic de Lauren, infirmaient celui de Brisson. Arthur devait être opéré immédiatement. Il fallait suturer au plus vite la dissection de la veine endommagée et réduire l’hématome à l’intérieur de la cavité crânienne.
— À ton avis, quel est le potentiel de récupération ? demanda Lauren à son collègue, en parlant dans le micro de la salle du scanner.
— C’est toi l’interne en neurochirurgie ! Mais si tu veux mon pronostic je dirais que, si vous intervenez dans l’heure, tout est encore possible. Je ne vois pas de lésion majeure, il respire bien, les centres neurofonctionnels semblent intacts, il peut s’en sortir indemne.
Le radiologue fit signe à Lauren de le rejoindre dans la cabine. Il pointa du doigt sur l’écran une zone du cerveau.
— Je voudrais que tu regardes de plus près cette coupe, dit-il, je pense que nous avons ici une petite malformation étrange, je vais compléter ses examens par un IRM. J’enverrai les images par le Dicom (Serveur informatique) ; tu les récupéreras directement sur le neuronavigateur. Tu pourrais presque laisser le robot opérer pour toi.
— Merci pour tout.
— C’était calme cette nuit, tes visites me font toujours plaisir.
Un quart d’heure plus tard, Lauren quittait le département d’imagerie médicale, conduisant Arthur vers le dernier étage de l’hôpital. Betty l’abandonna devant les ascenseurs, il fallait qu’elle redescende aux Urgences. De là, elle ferait tout ce qui lui était possible pour réunir une équipe chirurgicale dans les meilleurs délais.
Le bloc opératoire baignait dans l’obscurité ; au mur, la pendule luminescente indiquait trois heures quarante.
Lauren tenta d’installer Arthur sur la table d’opération, mais sans aide l’exercice se révélait complexe. Elle en avait assez de cette vie, de ces horaires, d’être toujours à la disposition de tous, alors que personne n’était jamais là pour elle. Son biper la rappela à l’ordre, elle se précipita vers le combiné du téléphone mural. Betty décrocha aussitôt.
— J’ai réussi à joindre Norma, elle a eu du mal à me croire. Elle s’occupe de joindre Fernstein.
— Tu crois que cela va lui prendre du temps ?
— Celui qu’il faut pour aller de la cuisine à la chambre ; si l’appartement de Fernstein est aussi grand qu’on le dit, elle mettra cinq petites minutes !
— Tu veux dire que Norma et Fernstein… ?
— Tu m’as demandé de le joindre au milieu de la nuit, c’est chose faite ! Et moi j’ai demandé qu’il te rappelle directement, j’ai les tympans fragiles. Je te laisse, je cherche un anesthésiste.
— Tu crois qu’il viendra ?
— Je pense qu’il est déjà en route, tu es sa protégée, on dirait que tu es la seule à ne pas vouloir t’en rendre compte !
Betty coupa la communication et chercha dans son carnet personnel un médecin réanimateur qui vivrait non loin de l’hôpital et dont elle sacrifierait la nuit. Lauren reposa lentement le combiné. Elle regarda Arthur sur la civière qui dormait d’un sommeil trompeur.
Elle entendit des pas derrière elle. Paul s’approcha du lit et prit la main d’Arthur.
— Vous croyez qu’il va s’en sortir ? demanda-t-il d’une voix angoissée.
— Je fais de mon mieux, mais seule je ne peux pas grand-chose. J’attends la cavalerie et je suis fatiguée.
— Je ne sais pas comment vous remercier, murmura Paul. Il est la seule chose au-dessus de mes moyens que je me sois jamais accordée.
Au silence de Lauren, Paul ajouta qu’il ne pouvait se permettre de le perdre.
Lauren le regarda fixement.
— Venez m’aider, chaque minute compte !
Elle entraîna Paul vers la salle de préparation, ouvrit l’armoire centrale, et prit deux blouses vertes.
— Tendez les bras, dit-elle.
Elle noua les cordons de la tunique dans son dos et lui posa un calot sur la tête. L’entraînant vers la vasque, elle lui montra comment laver ses mains et l’aida à enfiler une paire de gants stériles. Pendant que Lauren s’habillait, Paul se contemplait dans le miroir. Il se trouvait très élégant en tenue de chirurgien. S’il n’avait pas une sainte horreur du sang, la médecine lui aurait convenu à merveille.