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— Lorsque vous aurez fini de vous regarder dans la glace, vous me donnerez un petit coup de main ? demanda Lauren les bras tendus.

Paul l’aida à se préparer et, dès qu’ils furent tous deux vêtus de leur combinaison, il la suivit à l’intérieur du bloc. Lui qui s’enorgueillissait de la haute technicité des équipements de son cabinet d’architecture était émerveillé par la multitude d’appareils électroniques. Il s’approcha du neuronavigateur pour en caresser le clavier.

— Ne touchez pas à ça ! cria Lauren.

— Je ne faisais que regarder.

— Regardez avec vos yeux, pas avec vos doigts ! Vous n’avez pas le droit d’être là, si Fernstein me voit dans cette salle avec vous je vais en prendre…

— … pour deux bonnes heures de réprimande, poursuivit la voix du vieux professeur qui sortait d’un haut-parleur. Vous avez décidé de saboter votre carrière pour contrarier ma retraite ou vous agissez par pure inconscience ?

Lauren se retourna, Fernstein la dévisageait depuis le sas de préparation de l’autre côté de la vitre.

— C’est vous qui m’avez fait prêter le serment d’Hippocrate, je respecte mes engagements, voilà tout ! répondit Lauren dans l’intercom.

Fernstein se pencha sur la console, il appuya sur le bouton du micro pour s’adresser à ce « médecin » qu’il ne connaissait pas.

— Je lui ai fait jurer de donner son corps à la médecine, je pense que lorsque les générations futures étudieront son cerveau, la science fera de grands progrès dans la compréhension du phénomène de l’entêtement.

— Ne vous inquiétez pas, depuis qu’il m’a sauvée sur la table d’opération, il me prend pour sa créature ! reprit Lauren à l’attention de Paul en ignorant totalement Fernstein.

Elle s’empara d’un rasoir stérile dans un tiroir et d’une paire de ciseaux, découpa la chemise d’Arthur et en jeta les lambeaux dans une corbeille. Paul ne put réfréner un sourire en la voyant débarrasser le torse d’Arthur de toute pilosité.

— Cette coupe va beaucoup lui plaire à son réveil ! dit-il.

Lauren apposa des électrodes aux poignets, aux chevilles et en sept points autour du cœur d’Arthur. Elle relia les fils électriques à l’électrocardiographe et vérifia le bon fonctionnement de la machine. Un tracé lent et régulier s’afficha sur l’écran vert luminescent.

— Je suis devenu son grand jouet ! Je me fais engueuler si je fais trop d’heures, je me fais engueuler si je ne suis pas au bon étage au bon moment, je me fais engueuler si nous ne traitons pas assez de patients aux Urgences, je me fais engueuler parce que j’arrive trop vite sur le parking, je me fais même engueuler parce que j’ai mauvaise mine ! Le jour où j’étudierai son cerveau, la médecine fera un grand pas dans la compréhension du machisme chez les toubibs !

Paul toussota, gêné. Fernstein invita Lauren à le rejoindre.

— Je suis en milieu stérilisé, protesta-t-elle ; je sais déjà ce que vous voulez me dire !

— Vous croyez que je me suis levé au milieu de la nuit pour le seul plaisir de vous passer un savon ? J’aimerais m’entretenir avec vous du protocole opératoire, dépêchez-vous, c’est un ordre !

Lauren fit claquer ses gants et sortit du bloc, laissant Paul seul en compagnie d’Arthur.

— Qui est le réanimateur ? demanda-t-elle alors que la porte du sas coulissait sur ses glissières.

— Je croyais que c’était ce médecin, avec vous !

— Non, ce n’est pas lui, murmura Lauren en regardant le bout de ses chaussures.

— Norma s’en occupe, elle nous rejoindra dans quelques minutes. Bon, vous avez réussi à former une équipe de pointe au milieu de la nuit, dites-moi qu’il ne s’agit pas d’une appendicite.

Les traits de Lauren se détendirent, elle posa une main sur l’épaule de son vieux professeur.

— Ponction intracrânienne et réduction d’un hématome sous-dural.

— À quand remontent les premiers saignements ?

— Dix-neuf heures, avec une augmentation probable de l’intensité vers vingt et une heures, suite à l’absorption d’une forte dose d’aspirine.

Fernstein regarda sa montre, il était quatre heures du matin.

— Quel est votre pronostic de récupération ?

— L’opérateur du scan est optimiste.

— Je ne vous ai pas demandé son avis mais le vôtre !

— Je n’en sais rien, pour tout vous dire, mais mon instinct me dit que ça valait le coup de vous réveiller.

— Alors si nous ne le sortons pas de là, je blâmerai votre instinct. Où sont les clichés ?

— Déjà introduits dans le neuronavigateur, les périmètres des champs opératoires sont établis, nous les avons envoyés par le Dicom. J’ai allumé l’échographe et initialisé les protocoles opératoires.

— Bien, nous devrions pouvoir opérer dans le quart d’heure. Vous allez tenir le coup ? interrogea le professeur en enfilant sa blouse.

— Précisez votre question ! le nargua Lauren en lui nouant les cordons dans le dos.

— Je parle de votre fatigue.

— C’est une obsession chez vous ! râla-t-elle en prenant une nouvelle paire de gants stériles dans l’armoire.

— Si je dirigeais une compagnie aérienne, je m’inquiéterais de la vigilance de mes pilotes.

— Ne vous inquiétez pas, j’ai les pieds sur terre.

— Alors qui est ce chirurgien dans la salle d’opération ? Je ne le reconnais pas sous son calot, questionna Fernstein en se lavant les mains.

— C’est une longue histoire, dit-elle, embarrassée, il va s’en aller, il est juste venu m’aider.

— Quelle est sa spécialité ? Nous ne serons pas trop ce soir, toute aide sera la bienvenue.

— Psychiatre !

Fernstein resta interloqué. Norma entra dans la salle de préparation. Elle aida le professeur à enfiler ses gants et ajusta le reste de sa tenue. L’infirmière regarda le vieux professeur, fière de son élégance. Fernstein se pencha à l’oreille de son élève et murmura :

— Elle trouve qu’en vieillissant je ressemble à Sean Connery.

Et Lauren put voir le sourire qui s’étirait sous le masque du chirurgien.

Le docteur Lorenzo Granelli, réanimateur réputé, fit une entrée fracassante. Installé depuis vingt ans en Californie, titulaire d’une chaire au centre hospitalier universitaire, il ne s’était jamais départi de cet accent élégant et ensoleillé qui soulignait ses origines vénitiennes.

— Alors, s’exclama-t-il les bras grands ouverts. Qu’est-ce donc que cette urgence qui ne peut pas attendre ?

L’équipe entra dans le bloc. Au grand étonnement de Paul, chacun le salua en l’appelant docteur. Du regard, Lauren lui suggéra fermement de sortir, mais alors qu’il se dirigeait vers la porte du sas, l’anesthésiste lui demanda de l’aider à installer la poche de perfusion. Granelli regarda, perplexe, les gouttes qui perlaient sous le calot de Paul.

— Mon petit doigt me dit que vous avez déjà chaud, cher collègue.

Paul répondit d’un mouvement de tête et accrocha, tremblotant, le sac de plasma à la perche. De son côté, Lauren exposait rapidement la situation au reste de l’équipe. Elle fit défiler sur l’écran de l’ordinateur les différentes coupes du scanner.

— Je demanderai une nouvelle échographie lorsque nous aurons soulagé la pression intracrânienne.

Fernstein se détourna de l’écran et s’approcha du patient. En découvrant le visage d’Arthur, il recula d’un pas et remercia le ciel que le masque chirurgical qu’il portait dissimule ses traits.