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— Je peux vous raconter ça sans la présence de mon avocat ? rétorqua Lauren d’un ton amusé. Je l’ai giflé en plein cours de biologie moléculaire, la claque a résonné dans tout l’amphithéâtre.

— À l’Académie de police, je me souviens d’avoir menotté un jeune inspecteur qui avait essayé de m’embrasser de façon un peu cavalière. Il a passé une très mauvaise nuit, accroché à la portière de sa voiture.

— Et vous ne l’avez jamais recroisé ?

— Nous allons bientôt nous marier !

Nathalia s’excusa auprès de Lauren, mais le règlement l’obligeait à l’enfermer. Lauren regarda le réduit grillagé au fond de la salle d’interrogatoire.

— C’est calme ce soir ! reprit Nathalia. Je vais laisser la cellule ouverte. Si vous entendez des pas, enfermez-vous toute seule, sinon c’est moi qui aurai des ennuis. Il y a du café dans le tiroir sous le réchaud et des tasses dans le petit placard. Ne faites pas de bêtises.

Lauren la remercia. Nathalia quitta la pièce et retourna à son bureau. Elle prit le registre de nuit pour y reporter l’identité de la jeune femme interpellée et conduite au 7e district à quatre heures trente-cinq.

*

— Quelle heure est-il ? demanda Fernstein.

— Vous êtes fatigué ? répondit Norma.

— Je ne vois pas pourquoi je le serais, j’ai été réveillé au milieu de la nuit et j’opère depuis plus d’une heure, bougonna le vieux chirurgien.

— Les chiens ne font pas des chats, n’est-ce pas ma chère Norma ? reprit l’anesthésiste.

— Quel est le sens de votre propos, cher confrère ? interrogea Fernstein.

— Je me demandais où votre élève avait acquis ce phrasé, si particulier.

— Faut-il en déduire que vos étudiants pratiqueront la médecine avec un léger accent italien ?

Fernstein introduisit un drain par l’incision pratiquée dans le crâne d’Arthur. Déjà, le sang s’épanchait dans le tube. L’hématome sous-dural commençait enfin à se résorber. Une fois les microdissections cautérisées il resterait à s’attaquer à la petite malformation vasculaire. La sonde du neuronavigateur avançait millimètre par millimètre. Les vaisseaux sanguins apparaissaient sur le moniteur de contrôle, semblables à des rivières souterraines. L’extraordinaire voyage au centre de l’intelligence humaine se déroulait pour l’instant sans encombre. Pourtant, de part et d’autre de la proue du navigateur, s’étendait l’immensité grise de la matière cérébelleuse, tel un amas nuageux parcouru de millions d’éclairs. Minute après minute, la sonde se frayait une voie vers son objectif final, mais il faudrait encore beaucoup de temps avant qu’elle n’atteigne les veines cérébrales internes.

*

Nathalia reconnut les pas qui grimpaient l’escalier. La tête de l’inspecteur Pilguez apparut dans l’entrebâillement de la porte. Les cheveux en bataille, le visage grisé par la barbe naissante, il posa un petit paquet blanc fermé d’un ruban marron.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Nathalia, curieuse.

— Un homme qui n’arrive pas à dormir quand tu n’es pas dans son lit.

— Je te manque à ce point-là ?

— Pas toi, mais ta respiration, elle me berce.

— Tu vas y arriver un jour, j’en suis certaine.

— À quoi ?

— À me dire simplement que tu ne peux plus vivre sans moi.

Le vieil inspecteur s’assit sur le bureau de Nathalia. Il sortit son paquet de cigarettes de sa poche pour en porter une à ses lèvres.

— Puisque tu es en service actif pour quelques mois encore, je vais exceptionnellement te faire partager le fruit d’une expérience rudement acquise sur le terrain. Pour arriver à une conclusion, tu dois regrouper tes indices. Dans le cas qui te préoccupe, tu es en face d’un type à la soixantaine bien tassée, qui a quitté New-York pour partager ta vie ; le même bonhomme sort de son lit, qui est aussi le tien, à quatre heures du matin, il traverse la ville en voiture alors qu’il n’y voit rien la nuit, s’arrête pour t’acheter des beignets alors que son taux de cholestérol lui interdit de fréquenter le trottoir d’une pâtisserie – ce sont des beignets au sucre dans ce paquet – et il vient te les déposer sur ton bureau. Tu as besoin d’une déposition en plus ?

— J’aimerais quand même que tu passes aux aveux !

Nathalia ôta la cigarette coincée entre les lèvres de Pilguez, et l’échangea contre un baiser.

— C’est pas mal du tout, ça, tu progresses dans ton enquête ! reprit le policier à la retraite. Tu me rends ma cigarette ?

— Tu es dans un établissement public, c’est interdit !

— À part toi et moi, je ne vois pas grand monde.

— Détrompe-toi, il y a une jeune femme dans la cellule 2.

— Elle est allergique au tabac ?

— Elle est toubib !

— Vous avez coffré un médecin ? Qu’est-ce qu’elle a fait ?

— Une histoire à dormir debout, j’aurai décidément tout vu dans ce métier. Elle a piqué une ambulance et enlevé un patient dans le coma…

Nathalia n’avait pas eu le temps de terminer sa phrase, Pilguez s’était levé d’un bond et se dirigeait d’un pas décidé dans le couloir.

— George ! cria-t-elle, tu es à la retraite !

Mais l’inspecteur ne se retourna pas et ouvrit la porte de la salle d’interrogatoire.

— J’ai comme un pressentiment, marmonna-t-il en refermant la porte derrière lui.

*

— Je crois que nous ne sommes plus très loin, dit Fernstein en faisant pivoter la poignée du robot.

L’anesthésiste se pencha sur son écran, et augmenta aussitôt le débit d’oxygène.

— Vous avez un problème ? demanda le chirurgien.

— La saturation baisse, laissez-moi quelques minutes avant de continuer.

L’infirmière s’approcha de la patère, elle régla le débit de la perfusion et vérifia les tubes d’admission d’air qui entraient dans le nez d’Arthur.

— Tout est en place, dit-elle.

— Cela semble se stabiliser, reprit Granelli, d’une voix plus calme.

— Je peux continuer ? demanda Fernstein.

— Oui, mais je ne suis pas tranquille, je ne sais même pas si cet homme a des antécédents cardiaques.

— Je vais passer un second drain, l’hématome est un peu encalotté.

La tension d’Arthur avait chuté, les constantes affichées sur l’écran n’étaient pas alarmantes, mais de nature à maintenir l’anesthésiste en état d’alerte. La composition des gaz sanguins n’était pas des plus satisfaisantes.

— Plus tôt nous le réveillerons et mieux ce sera ; il ne réagit pas bien au Diprivan, reprit Granelli.

Le tracé de l’électrocardiogramme marqua une nouvelle inflexion. L’onde Q était anormale. Norma retint son souffle en regardant le petit moniteur, mais le tracé vert reprit ses ondulations régulières.

— Nous ne sommes pas passés loin, dit l’infirmière en reposant les poignées du défibrillateur.

— J’aurais souhaité une échographie de comparaison, dit à son tour Fernstein, hélas il nous manque un médecin ce soir. Mais qu’est-ce qu’elle fait bon sang ? Ils ne vont quand même pas la garder toute la nuit !

Et Fernstein se jura de s’occuper personnellement de ce crétin de Brisson.

*

Lauren alla s’asseoir sur la banquette au fond de la cage grillagée. Pilguez ouvrit la porte, sourit en remarquant que la serrure n’était pas fermée et se dirigea vers la desserte. Il prit la cafetière et se servit une tasse.

— Je ne dis rien pour la cellule, et vous ne dites rien pour le lait. J’ai du cholestérol, elle serait furieuse.