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Norma épongea le front du professeur. Encore quelques minutes et la sonde atteindrait sa destination, la petite anomalie vasculaire était en vue. L’électrocardiographe émit un son bref. Toute l’équipe retenait son souffle. Granelli se pencha sur l’appareil et regarda le tracé qui défilait devant lui. Il tapa du plat de la main sur le haut du moniteur et l’onde reprit sa courbure normale.

— Cette machine est aussi fatiguée que vous, professeur, dit-il en retournant à sa place.

Mais cette remarque n’apaisa pas l’inquiétude qui régnait dans la salle. Norma vérifia le niveau de charge du défibrillateur. Elle changea la poche qui recueillait le sang épanché de l’hématome, désinfecta de nouveau les pourtours de l’incision et retourna à sa place sur le côté de la table.

— L’accès est beaucoup plus compliqué que je ne l’imaginais, précisa Fernstein, cette circonvolution ne ressemble à rien de connu.

— Vous croyez que c’est un anévrisme ? demanda l’anesthésiste en regardant l’écran du neuronavigateur.

— Certainement pas, on dirait plutôt une petite glande, je vais la contourner pour en étudier les points d’attachement, je ne suis plus du tout certain qu’il faille l’ôter.

Alors que la sonde atteignait la zone délimitée par Fernstein, l’électroencéphalographe qui mesurait l’activité électrique du cerveau d’Arthur attira l’attention de Norma. L’une des ondes se mettait à osciller étrangement, elle marqua un brusque pic d’une amplitude inégalée. L’infirmière imita le geste de l’anesthésiste et tapota sur le moniteur. L’onde plongea d’une façon vertigineuse avant de remonter à une altitude raisonnable.

— Vous avez un problème ? interrogea le professeur.

À la première anomalie, l’imprimante de l’appareil aurait dû marquer la bande de papier témoin, mais elle n’avait pas réagi. Déjà l’étrange tracé fuyait à la droite de l’écran. Norma haussa les épaules et pensa que dans cette salle tout était aussi fatigué qu’elle.

— Je crois que je vais pouvoir inciser, je ne suis pas certain de vouloir enlever cette chose, dit le professeur, mais au moins nous pourrons pratiquer une biopsie.

— Vous ne voulez pas faire une pause ? suggéra l’anesthésiste.

— Je préfère en finir le plus vite possible, nous n’aurions pas dû entreprendre une telle intervention avec une équipe aussi réduite.

Granelli, qui aimait travailler en petit nombre, ne partageait pas l’avis de son confrère. Les meilleurs praticiens de la ville étaient réunis dans cette salle. Il décida de garder ce point de vue pour lui. Il pensa que ce week-end il irait naviguer sur son voilier dans la baie de San Francisco. Il venait d’acheter une grande voile neuve.

*

La Mercury Grand Marquis se rangea sur le parking de l’hôpital. Pilguez se pencha pour ouvrir la portière de Lauren. Elle descendit de son véhicule et resta à l’observer quelques instants.

— Fichez-moi le camp d’ici, ordonna l’inspecteur, vous avez mieux à faire que de regarder cette voiture. Je vais aller prendre un café en face, je compte sur vous pour m’y retrouver avant que mon carrosse se transforme en citrouille.

— C’était vous que je regardais. Je cherchais les mots pour vous remercier !

Lauren s’enfuit vers le sas des Urgences, elle traversa le hall en courant et s’engouffra dans l’ascenseur. Plus la cabine s’élevait vers les étages, plus son cœur tambourinait dans sa poitrine. Elle s’affaira à la hâte, passa une blouse qu’elle noua seule, et enfila ses gants.

Essoufflée, elle pressa du coude le poussoir qui commandait l’accès au bloc opératoire et la porte du sas coulissa aussitôt. Personne ne semblait lui porter attention. Lauren patienta quelques instants et toussota sous son masque.

— Je dérange ?

— Non, vous êtes inutile, c’est presque pire, répondit Fernstein. Je peux savoir ce qui vous a retenue tout ce temps ?

— Les barreaux d’une cellule dans un commissariat de police !

— Et ils ont fini par vous libérer ?

— Non, c’est mon fantôme qui est là ! dit-elle d’un ton sec.

Cette fois Fernstein releva la tête.

— Épargnez-moi votre insolence, reprit le professeur.

Lauren s’approcha de la table d’opération, elle balaya du regard les différents moniteurs et s’inquiéta auprès de Granelli de l’état général du patient. L’anesthésiste la rassura aussitôt. Une petite alerte l’avait inquiété tout à l’heure, mais les choses semblaient être rentrées dans l’ordre.

— Nous n’en avons plus pour très longtemps, dit Fernstein, je renonce à la biopsie, le risque est trop important. Ce jeune homme devra continuer à vivre avec cette légère anomalie et la science avec cette inconnue.

Un bip strident retentit. Norma se précipita sur le défibrillateur. L’anesthésiste consulta l’écran, le rythme cardiaque devenait critique. Lauren prit les poignées des mains de Norma, elle les frotta l’une à l’autre avant de les plaquer sur le torse d’Arthur.

— Trois cents ! cria-t-elle en envoyant le courant.

Sous l’impulsion de la décharge, le corps se courba avant de retomber lourdement sur la table. Le tracé sur l’écran restait inchangé.

— On le perd ! dit Norma.

— Chargez à trois cent cinquante ! demanda Lauren en appuyant à nouveau sur les poignées.

Le thorax d’Arthur se hissa vers le ciel. Cette fois, la ligne verte plongea avant de redessiner un trait aussi triste que droit.

— On recharge à quatre cents, passez-moi cinq milligrammes d’adrénaline et cent vingt-cinq de Solu-Médrol dans cette perfusion, hurla Lauren.

L’anesthésiste s’exécuta sur-le-champ. En un instant, sous l’œil avisé d’un professeur à qui rien n’échappait, la jeune urgentiste venait de reprendre les commandes de la salle opératoire.

Dès que le défibrillateur eut recouvré sa charge, Lauren appuya sur les poignées. Le corps d’Arthur se leva dans un ultime effort, pour retenir la vie qui s’en allait.

— Norma, une autre ampoule de cinq milligrammes d’adrénaline et une unité de Lidocaïne, tout de suite !

Fernstein regarda le tracé qui n’avait pas évolué. Il s’approcha de Lauren et posa la main sur son épaule.

— Je crains que nous ayons fait plus que le nécessaire.

Mais la jeune urgentiste arracha la seringue des mains de Norma et la planta sans aucune hésitation dans le cœur de son patient.

Le geste fut d’une précision redoutable, l’aiguille glissa entre deux côtes, elle traversa le péricarde et pénétra de quelques millimètres la paroi qui entourait le cœur. Aussitôt, le soluté se distilla dans toutes les fibres du myocarde.

— Je te défends d’abandonner, murmura Lauren en colère, accroche-toi !

Elle reprit les poignées du défibrillateur mais Fernstein retint son geste et les lui ôta des mains.

— Ça suffit, Lauren, laissez-le partir.

Elle repoussa son professeur avec véhémence et l’attaqua de front.

— Ça ne s’appelle pas partir, ça s’appelle mourir ! Quand va-t-on accepter d’utiliser de vrais mots ? Mourir, mourir, mourir, répéta-t-elle en frappant d’un coup de poing le torse inerte d’Arthur.

Le son continu qui s’échappait de l’électrocardiographe s’interrompit brusquement, laissant place à une succession de bips courts. L’équipe resta immobile, tous fixaient le tracé vert qui était presque plat. À son extrémité, l’onde se mit à osciller, elle s’arrondit et finit par reformer une courbe dont le dessin retrouvait un aspect presque normal.

— Et ça, ça ne s’appelle pas revenir, mais vivre ! tempêta Lauren en reprenant les poignées des mains de Fernstein.

Le professeur quitta aussitôt la salle en criant qu’elle n’avait pas besoin de lui pour suturer. Il la laissait à son patient et retournait retrouver son lit qu’il n’aurait jamais dû quitter. Un silence pesant s’installa, interrompu par les bips de l’électrocardiographe qui répondaient en écho aux battements du cœur d’Arthur.