Le docteur Granelli retourna derrière sa console et vérifia la saturation des gaz sanguins.
— Le moins que l’on puisse dire, c’est que notre jeune homme revient de loin. Personnellement, j’ai toujours trouvé qu’une certaine dose d’entêtement pouvait avoir du charme. Je vous laisse dix petites minutes, chère consœur, pour refermer les incisions, et je vous le ramène à la surface du monde.
Norma préparait déjà les agrafes, quand Lauren entendit un gémissement à ses pieds.
Elle se pencha et aperçut un bras qui s’agitait sous elle.
S’agenouillant, elle vit Paul, le teint blanc comme un linceul, recroquevillé sous le tablier du plateau d’opération.
— Qu’est-ce que vous faites là ? demanda-t-elle, stupéfaite.
— Vous êtes revenue ? réussit à dire Paul d’une voix à peine audible, avant de s’évanouir.
Lauren appuya fortement sur les points d’ancrage de ses mandibules, causant une douleur bien plus efficace que n’importe quels sels d’ammoniaque. Paul rouvrit les yeux.
— Je voudrais sortir, supplia-t-il, mais j’ai les jambes terriblement faibles, je ne me sens pas très bien.
Lauren résista à l’envie de rire et demanda à l’anesthésiste de bien vouloir lui préparer une sonde d’oxygène.
— Ça doit être l’odeur de l’éther, dit Paul d’une voix tremblante. Ça sent un peu l’éther ici, non ?
Granelli haussa les sourcils, il appareilla la sonde et ouvrit le débit d’air au maximum. Lauren appliqua le masque sur le visage de Paul qui reprit quelques couleurs.
— Ah ! C’est très agréable, dit-il, ça fait beaucoup de bien, c’est un peu comme à la montagne.
— Taisez-vous et respirez à fond.
— C’est affreux, les bruits que j’ai entendus, et puis la poche là-bas au bout, elle s’est remplie de sang…
Et de nouveau, Paul perdit connaissance.
— Je ne veux pas interrompre ce tête-à-tête, ma chère, mais il est temps de suturer le patient qui se trouve sur la couchette du dessus !
Norma remplaça Lauren. Quand Paul se sentit mieux, elle lui banda les yeux, l’aida à se lever et l’escorta chancelant jusqu’à la sortie du bloc.
L’infirmière l’installa sur un lit dans une pièce voisine, elle jugea préférable de le maintenir sous oxygène. Alors qu’elle lui apposait un masque sur le visage, elle ne résista pas à la curiosité de lui demander quelle était sa spécialité. Paul regarda la blouse tachée de Norma et ses yeux virèrent encore au blanc. Norma lui tapota les joues. Dès qu’il revint à lui, elle l’abandonna et retourna au bloc.
Il était six heures du matin quand Lorenzo Granelli s’attaqua au délicat processus de la phase de réveil. Vingt minutes plus tard, Norma entraînait Arthur, emmailloté dans un drap, vers le service de réanimation.
Lauren quitta le bloc en compagnie de l’anesthésiste. Tous deux se rendirent dans la salle adjacente. Ils ôtèrent leurs gants et se lavèrent les mains sans un mot. Alors qu’il allait quitter la salle de préparation, Granelli se retourna vers Lauren et la regarda, attentif, avant de lui confier qu’il réopérerait avec elle quand elle le souhaiterait, il aimait beaucoup sa façon de travailler.
La jeune neurologue s’assit sur le rebord de la vasque, épuisée. La tête au creux des mains, elle attendit d’être vraiment seule et se mit à pleurer.
*
La salle de réanimation baignait dans le silence du petit matin. Norma ajusta la sonde nasale et vérifia le débit d’oxygène. Le ballon au bout du masque enflait et désenflait au rythme régulier de la respiration d’Arthur. Elle referma le pansement, vérifiant que le drain n’était pas comprimé par la gaze. La poche de perfusion s’écoulait dans la veine. Elle remplit la feuille du bilan postopératoire et confia son patient à l’infirmier de permanence qui prenait désormais sa relève. Au bout du long couloir, elle vit Fernstein qui avançait d’un pas lourd. Le professeur poussa les portes battantes qui menaient au bloc opératoire.
*
Lauren releva la tête et se frotta les yeux. Fernstein s’assit à ses côtés.
— La nuit a été difficile, n’est-ce pas ?
Lauren regarda les chaussons stériles qu’elle portait encore aux pieds. Elle les fit bouger comme deux marionnettes absurdes et ne répondit pas. Elle avait pris des risques inconsidérés mais la fin de l’intervention lui avait donné raison, poursuivit le professeur. Il l’invitait à en tirer une satisfaction personnelle. Ce soir, elle avait recueilli les fruits de l’enseignement qu’il lui avait dispensé. Lauren regarda son professeur, perplexe. Il se redressa et passa son bras autour de son épaule.
— Vous avez sauvé une vie que j’aurais perdue ! Vous voyez, il est temps que je prenne ma retraite et que je vous apprenne une dernière chose.
Les rides autour de ses yeux trahissaient cette tendresse qu’il s’efforçait de cacher, il se releva.
— Ayez la sérénité d’accepter ce que vous ne pouvez pas changer, le courage de changer ce que vous pouvez et, surtout, la sagesse d’en connaître la différence.
— Et à quel âge arrive-t-on à faire ça ? demanda Lauren au vieil homme.
— Marc Aurèle y a réussi à la fin de sa vie, dit-il en s’éloignant les mains dans le dos. Ça vous laisse encore un peu de temps, dit-il avant de disparaître derrière les portes qui se refermèrent sur ses pas.
Lauren resta seule quelques instants. Elle consulta sa montre et se souvint de sa promesse. Un inspecteur de police l’attendait dans un café en face de l’hôpital.
Elle s’engagea dans le couloir et s’arrêta devant la vitre de la salle de réanimation. Sur un lit, près de la fenêtre aux stores baissés, un homme bardé de tubes et de fils revenait à cette vie, décidément si fragile. Elle le regardait, et chaque fois qu’Arthur inspirait, la poitrine de Lauren s’emplissait de joie.
12.
À l’accueil, une jeune infirmière remplaçait Betty. Lauren effaça son nom du tableau des médecins en service. Le radiologue qui l’avait reçue au service d’imagerie médicale achevait aussi sa garde, il vint à sa rencontre et demanda comment s’était déroulée l’intervention, si son patient s’en était sorti correctement. En l’accompagnant vers la sortie, Lauren lui fit un compte rendu des événements de la nuit, elle ne mentionna pas l’épisode qui l’avait opposée à Fernstein et ajouta que ce dernier avait préféré laisser la petite anomalie vasculaire en place.
Le radiologue avoua ne pas être surpris. L’irrégularité lui avait semblé d’une taille infime, qui ne justifiait pas les risques opératoires. « Et puis, on vit très bien avec ce genre de petit défaut, tu en es la preuve vivante », ajouta-t-il. L’expression de Lauren trahissait son étonnement, le radiologue l’informa qu’elle avait, elle aussi, une petite singularité dans le lobe pariéto-occipital. Fernstein avait préféré ne pas y toucher lorsqu’il l’avait opérée après son accident. Le radiologue s’en souvenait comme si c’était hier. Jamais il n’avait eu à faire autant de clichés de scanner et d’IRM pour une même patiente ; bien plus que nécessaire. Mais les examens avaient été exigés par le chef du département de neurologie en personne et certaines demandes ne se discutaient pas.
— Pourquoi ne m’en a-t-il jamais rien dit ?
— Je n’en ai pas la moindre idée, mais je préfèrerais que vous ne lui rapportiez pas notre conversation. Secret médical oblige !