Tout est dans ces deux volumes, sur la première page desquels je suis contraint, cet après-midi, durant deux bonnes heures, emprisonné avec l’huissier et l’attachée de presse, dans la bibliothèque des éditions Continental, d’écrire mon nom. J’ai la liste des souscripteurs, qui commence par trois rois, et se continue par une foule de bergers et autres santons du monde de l’art et du grand monde. Les ravis de ma crèche. C’est pour ces pingouins, ces pignoufs, vraiment, que j’ai passé ma vie à m’enfermer et à faire ce que l’on me demandait. Tout est là aussi, replié en boule au fond de mon cerveau comme un guépard dans son antre. Je suis prêt maintenant — maintenant que je ne peux plus rien — à déplier mes voiles, à user mes forces, à bondir. Je sais, depuis peu, comment faire. Autour de moi, les bruits se sont tus, les ombres sont mortes, les choses se sont brisées. J’ai pu, depuis quelques semaines, profiter de cette solitude, faire l’inventaire de ce dont je dispose, maintenant que les idées me viennent mal et que mes doigts ne tiennent plus le crayon. J’ai vieilli ces derniers mois. Je sais ce que je veux, alors que mes forces s’y refusent. Je suis sur le départ. Tout peut s’engager autrement, je vois déjà à peu près les jardins, l’Arcadie nouvelle, que je vais créer et où, dans l’avenir, on me suivra. Orgueil de vieillard, délire d’un pauvre fou, fou de dessin et de jeunesse ? Je ne crois pas, plutôt la détresse de l’impuissance. Je veux faire taire ces idiots qui croient en moi, tous ces pitoyables admirateurs, ce sont eux qui m’ont pris mon temps, mon âme — une âme qui n’est belle que depuis quelques jours, depuis que je sais où je vais, depuis que je ne regarde pas ce que je laisse mais ces rêves nouveaux dont j’aimerais qu’ils soient mon avenir. En réalité, pas en songe. En plein, pas en creux. En actes et plus en espérance. Je veux qu’ils se taisent puisque je suis devenu sourd à leur bavardage. Ils m’ont tout pris, tué ce que j’aimais, vendu ce qui me retenait. Je veux parler seul, sans « influences », sans passé, comme un artiste doit savoir le faire le jour où il comprend qu’il va exister. La chance de certains, c’est que ce peut être à vingt ans. Ma détresse, c’est que je ne sente la voie à suivre que maintenant et qu’il me reste simplement cela : un tas de rêves, un volume de photos — c’est-à-dire ma tombe et ma vie — alors que je voudrais à toute force que ce fût l’inverse.
Je ne pense qu’à l’avenir, bref, ramassé comme un saut périlleux, l’ultime acrobatie que je veux tenter. On n’est pas obligé de passer des mois sur une œuvre nouvelle. Au trapèze, en un clin d’œil, on se rétablit. Je ne sais même pas si ouvrir le livre serait une perte de temps ; il faudra bien que je le fasse, mais dans la seule pensée du saut qui se prépare, dans le demi-sommeil qui précède le tir, quand on vise sans penser à rien, sans respirer, et qu’on laisse le doigt s’ouvrir au bon instant.
Le risque est réel. Comme si, dans une seconde, quand j’aurai le courage d’ouvrir ce livre que je ne peux même plus déplacer d’une table à l’autre et que l’huissier de Continental m’apporte avec des gants, quand je pourrai regarder en face cette longue série, j’allais, après tous les autres et pour la première fois sincère, me dire : mon œuvre.