— Sans doute, dit Ender. Alors, qu’est-ce que je fais ?
Je vais rejoindre les Filhos en attendant que la flotte arrive ici et nous réduise tous en poussière ?
— Tu fais comme moi, dit Miro.
— C’est-à-dire ?
— Tu respires un bon coup. Tu souffles. Et puis tu recommences.
Ender réfléchit un instant.
— Ça, je sais le faire. Je fais ça depuis que je suis tout petit.
La main de Miro sur son épaule, rien qu’un instant de plus. Voilà pourquoi j’aurais dû avoir un fils à moi, songea Ender. Un fils qui s’appuie sur moi quand il est jeune, et sur qui je m’appuierai quand je serai vieux. Mais je n’ai jamais eu de fils de mon propre sang. Je suis comme ce vieux Marcão, le premier mari de Novinha. Entouré d’enfants – les mêmes – en sachant que ce ne sont pas les miens. La différence est que Miro est mon ami. Et c’est quelque chose. J’ai peut-être été un mauvais mari, mais je sais encore me faire des amis et les garder.
— Arrête de t’apitoyer sur toi-même et remets-toi au travail !
C’était Jane qui lui parlait à l’oreille, et elle avait attendu assez longtemps avant de parler, presque assez longtemps pour qu’il soit prêt à se laisser taquiner par elle – mais pas tout à fait, et il lui en voulut de cette intrusion. Il lui en voulut à la pensée qu’elle avait tout vu, tout écouté.
— Maintenant, c’est toi qui es cinglé, dit-elle.
Tu ne sais pas ce que je ressens, se dit Ender. Tu ne peux pas le savoir. Parce que tu n’es pas humaine.
— Tu crois que je ne sais pas ce que tu ressens, dit Jane.
Il passa par un instant de vertige, parce que en cet instant il lui sembla qu’elle avait surpris beaucoup plus qu’une simple conversation.
— Mais je t’ai perdu une fois toi aussi.
— Je suis revenu, subvocalisa Ender.
— Jamais tout à fait, dit Jane. Jamais comme avant. Alors, tu prends une ou deux larmes complaisantes qui te coulent sur les joues et tu les mets sur mon compte. Pour que nous soyons à égalité.
— Je ne sais pas pourquoi je me fatigue à essayer de te sauver la vie, dit silencieusement Ender.
— Moi non plus, dit Jane. Je n’arrête pas de te dire que tu perds ton temps.
Ender se tourna vers le terminal. Miro resta auprès de lui et regarda l’affichage simulant le réseau ansible. Ender n’avait aucune idée de ce que Jane disait à Miro – bien qu’il ait la certitude qu’elle lui parlait, puisqu’il s’était depuis longtemps aperçu que Jane était capable de poursuivre de nombreuses conversations simultanément – mais il était passablement gêné, bien malgré lui, de savoir que Jane entretenait avec Miro une relation tout aussi étroite qu’avec lui.
Une personne ne peut-elle pas en aimer une autre sans qu’il y ait tentative d’appropriation réciproque ? Ou alors ce trait est-il si profondément gravé dans nos gènes que nous ne pouvons jamais nous en débarrasser ? La notion de territoire. Ma femme. Mon ami. Mon amant. Ma scandaleuse et embarrassante créature informatique va se faire débrancher à l’instigation d’une jeune surdouée en pleine psychonévrose obsessionnelle sur une planète dont je n’ai jamais entendu parler ; et comment vais-je vivre sans Jane quand elle aura disparu ?
Ender agrandit l’image jusqu’à ce que l’affichage ne couvre que quelques parsecs dans chacune des trois dimensions. La simulation représentait à présent une infime partie du réseau – l’entrelacement d’une demi-douzaine seulement de rayons philotiques en plein cœur de l’espace. Au lieu d’avoir l’aspect d’un tissu au maillage très serré, les rayons philotiques ressemblaient à des droites aléatoires passant à des millions de kilomètres les unes des autres.
— Ils ne se touchent jamais, dit Miro.
Non, jamais. Ender ne s’en était jamais rendu compte. Dans son esprit, la galaxie était plate, comme sur les cartes spatiales qui montraient une vue plongeante de la section du bras spiral galactique d’où les humains avaient essaimé à partir de la Terre. Mais cela n’était pas. Il n’y avait pas deux étoiles exactement dans le même plan que deux autres étoiles. Les rayons philotiques reliant vaisseaux interstellaires, planètes et satellites selon des droites parfaites, d’ansible à ansible, semblaient se couper quand on les voyait sur une carte bidimensionnelle, mais, dans le gros plan en trois dimensions affiché par l’ordinateur, il était manifeste qu’ils ne se touchaient jamais.
— Comment peut-elle exister là-dedans ? demanda Ender. Comment peut-elle exister dans ce machin alors qu’il n’y a aucune liaison entre ces droites sauf aux points d’arrivée ?
— Alors… elle est peut-être ailleurs. Peut-être qu’elle existe dans la somme des programmes résidant dans chaque terminal.
— Dans ce cas, elle pourrait faire des copies d’elle-même dans tous les ordinateurs et…
— Et puis rien. Elle ne pourrait jamais se reconstituer parce qu’ils ne vont utiliser que des ordinateurs vierges pour servir les ansibles.
— Ils ne peuvent pas maintenir cette situation indéfiniment, dit Ender. Il est trop vital pour des ordinateurs situés sur des planètes différentes de pouvoir communiquer. Le Congrès ne tardera pas à s’apercevoir qu’il n’y a pas assez d’êtres humains dans l’univers pour saisir à la main, en un an, la quantité d’informations que les ordinateurs doivent échanger par ansible toutes les heures.
— Alors elle se planque ? Elle attend ? Elle rentre en douce et se reconstitue dès qu’elle trouve une occasion, dans cinq ou dix ans ?
— Si elle n’est vraiment que ça : une collection de programmes.
— Elle doit être autre chose en plus de ça, dit Miro.
— Pourquoi ?
— Parce que si elle n’est rien d’autre qu’une collection de programmes, même de programmes qui s’écrivent et se révisent eux-mêmes, elle a en dernière analyse été créée quelque part par un programmeur ou un groupe de programmeurs. Auquel cas elle ne fait qu’exécuter le programme qui lui a été imposé dès le début. Elle n’a aucune liberté d’initiative. C’est une marionnette et non une personne.
— Nous y voilà, dit Ender. Peut-être que ta définition du libre arbitre est un peu restreinte. Les êtres humains ne sont-ils pas comparables, programmés qu’ils sont par leurs gènes et leur environnement ?
— Non, dit Miro.
— Par quoi, alors ?
— Nos connexions philotiques prouvent que nous ne le sommes pas. Parce que nous sommes capables de nous connecter entre nous par un acte volontaire, ce qu’aucune autre forme de vie terrestre ne peut faire. Nous possédons là quelque chose, quelque chose qui relève de notre essence et qui n’a pas été causé par autre chose.
— Quoi ? Notre âme ?
— Pas même ça, dit Miro. Parce que les prêtres disent que Dieu a créé notre âme, ce qui nous met sous la coupe d’un autre manipulateur. Si Dieu a créé notre volonté, alors c’est lui qui est responsable de toutes les décisions que nous prenons. Dieu, nos gènes, notre environnement, ou quelque stupide programmeur qui pianote un code sur quelque terminal poussiéreux – il ne peut y avoir de volonté autonome si nous sommes, en tant qu’individus, le produit de quelque cause extérieure.
— Donc, si je m’en souviens bien, la réponse de la philosophie officielle est que le libre arbitre n’existe pas. Il n’y a qu’une illusion de libre arbitre, dans la mesure où les causes de notre comportement sont tellement complexes que nous ne pouvons les retrouver. Si on a une ligne de dominos qui s’abattent les uns sur les autres, on peut toujours dire : Regardez, ce domino-ci est tombé parce que celui-là l’a poussé. Mais si on a un nombre infini de dominos qui viennent d’une infinité de directions, on ne peut jamais retrouver le début de la chaîne causale. Alors, on se dit : Ce domino est tombé parce qu’il le voulait.