— Bobagem, dit Miro.
— Certes, j’avoue que c’est là une philosophie sans valeur pratique, dit Ender. Valentine me l’a expliquée un jour. Comme ceci : même si le libre arbitre n’existe pas, nous devons nous comporter les uns envers les autres comme si le libre arbitre existait afin de pouvoir vivre en société. Parce que, autrement, chaque fois que quelqu’un commettrait un crime, on ne pourrait pas le punir, parce qu’il n’a pu s’en empêcher, parce que ses gènes, son milieu ou Dieu l’y ont poussé, et, chaque fois que quelqu’un ferait une bonne action, on ne pourrait pas l’honorer parce qu’il a été manipulé lui aussi. Si vous croyez que tous les gens autour de vous sont des pantins, pourquoi se fatiguer à leur parler ? Pourquoi même essayer d’organiser ou de créer quoi que ce soit, puisque tout ce que vous organisez, créez, désirez ou imaginez n’est que l’expression du scénario que le manipulateur a placé en vous ?
— De quoi désespérer, dit Miro.
— Nous nous considérons donc, nous et tout le monde, comme des êtres doués de volition. Nous traitons chacun comme s’il agissait dans un but délibéré, au lieu d’y être poussé par-derrière. Nous punissons les criminels. Nous récompensons les altruistes. Nous organisons et construisons ensemble. Nous faisons des promesses et nous attendons qu’elles soient tenues. C’est toute une histoire, mais, lorsque tout le monde croit que les actions de tout le monde résultent du libre arbitre et prend ses responsabilités en conséquence, le résultat est la civilisation.
— Rien qu’une histoire.
— C’est comme ça que Valentine m’a expliqué la chose. À supposer que le libre arbitre n’existe pas. Je ne suis pas sûr qu’elle y croie vraiment elle-même. À mon avis, elle dirait qu’elle est civilisée et que par conséquent elle doit croire elle-même à cette histoire, auquel cas elle croit dur comme du fer à l’existence du libre arbitre et trouve cette idée d’histoire inventée tout à fait absurde – mais c’est ce qu’elle croirait même si l’histoire était vraie, comme quoi on ne peut jamais être sûr de rien.
Puis Ender éclata de rire, parce que Valentine avait ri la première fois qu’elle lui avait raconté tout cela, bien des années auparavant. Quand ils n’étaient qu’à peine sortis de l’enfance, qu’il travaillait à la rédaction de La Reine et l’Hégémon et tentait de comprendre pourquoi son frère Peter avait fait toutes les grandes et terribles choses associées à son nom.
— Ce n’est pas drôle, dit Miro.
— Je croyais, dit Ender.
— Soit nous sommes libres, soit nous ne le sommes pas, dit Miro. Soit l’histoire est vraie, soit elle est fausse.
— La morale de tout cela est que nous devons croire qu’elle est vraie afin de vivre en êtres humains civilisés.
— Non, ce n’est pas ça du tout, dit Miro. Parce que, si c’est un mensonge, pourquoi devrions-nous prendre la peine de vivre en êtres humains civilisés ?
— Parce que l’espèce a de meilleures chances de survivre si nous le faisons, dit Ender. Parce que nos gènes nous demandent de croire à cette histoire afin d’améliorer notre capacité à transmettre lesdits gènes aux nombreuses générations à venir. Parce que quiconque ne croit pas à cette histoire commence à avoir un comportement asocial et improductif, et que la communauté – le troupeau – finit par le rejeter et que ses occasions de se reproduire seront limitées – par exemple, s’il est emprisonné – et que les gènes qui ont provoqué son incroyable comportement finiront par s’éteindre.
— Celui qui tire les ficelles exige donc de nous que nous refusions d’être assimilés à des pantins. Nous sommes forcés de croire au libre arbitre.
— C’est à peu près ce que m’a expliqué Valentine.
— Mais elle n’y croit pas vraiment, non ?
— Bien sûr que non. Ses gènes s’y opposent.
Ender rit à nouveau. Mais Miro ne prenait pas l’affaire à la légère ; pour lui, ce n’était pas un simple divertissement philosophique. Il était scandalisé. Il serra les poings, lança ses bras en l’air dans un geste maladroit qui plongea sa main au beau milieu de l’image, faisant naître une ombre, un vide dans lequel aucun rayon philotique n’était visible. Un espace véritablement vide. Sauf qu’à présent Ender pouvait distinguer des grains de poussière flottant dans cette zone de l’affichage, accrochant la lumière qui entrait par la fenêtre et la porte ouverte de la maison, et notamment une particule assez grosse, morceau de cheveu ou minuscule fibre de coton, qui flottait, étincelante, au centre de l’espace où juste avant seuls des rayons philotiques avaient été visibles.
— Calme-toi, dit Ender.
— Non ! cria Miro. Mon manipulateur me rend furieux !
— Tais-toi, dit Ender. Ecoute-moi.
— Je suis fatigué de t’écouter !
Il se tut néanmoins et écouta.
— Je pense que tu as raison, dit Ender. Je pense que nous sommes effectivement libres, et je ne crois pas qu’il s’agisse là d’une illusion à laquelle nous croyons parce qu’elle contribue à notre survie. Et je crois que, si nous sommes libres, c’est parce que nous sommes quelque chose de plus que ce corps qui exprime le scénario génétique. Et nous ne sommes pas quelque âme créée par Dieu à partir du néant. Nous sommes libres parce que nous existons depuis toujours. Depuis le commencement du temps, mais, comme il n’y a pas de commencement du temps, nous avons toujours existé. Nous n’avons pas été causés par quoi que ce soit. Rien ne nous a jamais créés. Nous existons tout simplement, et depuis toujours.
— À cause des philotes ? demanda Miro.
— Peut-être, dit Ender. Comme ce grain de poussière qui flotte dans l’image.
— Où ça ?
Il était évidemment invisible, à présent, puisque l’image holographique dominait tout l’espace au-dessus du terminal. Ender mit la main dans l’image, faisant monter une ombre dans l’hologramme. Il déplaça sa main jusqu’à ce qu’elle révèle le grain de poussière brillant qu’il avait vu tantôt. Peut-être n’était-ce pas le même, mais cela n’avait pas d’importance.
— Notre corps, tout l’univers qui nous entoure sont comme l’image holographique. Ils sont suffisamment réels, mais ils ne montrent pas les causes véritables des choses. La seule chose dont on ne puisse jamais être sûr, quand on regarde l’image de l’univers, c’est le pourquoi des événements. Mais derrière tout cela, à l’intérieur, si nous pouvions voir à travers, nous trouverions la vraie cause de toute chose. Les philotes ont toujours existé et font ce qu’ils veulent.
— Rien n’existe depuis toujours, dit Miro.
— C’est toi qui le dis. Le commencement cataclysmique de l’univers – qui n’était que le début de l’ordre actuel –, cette image même, tout ce que nous pensons existe. Mais qui nous dit que les philotes qui suivent les lois naturelles qui prirent naissance à ce moment-là n’existaient pas avant lui ? Et quand l’univers tout entier s’effondrera sur lui-même, qui nous dit que les philotes ne vont pas tout simplement être libérés des contraintes auxquelles ils obéissent en ce moment et retourner au…
— Au quoi ?
— Au chaos. À l’obscurité. Au désordre. À ce qu’ils étaient avant que l’univers actuel les ait rassemblés. Pourquoi ne pourraient-ils pas… ne pourrions-nous pas avoir toujours existé et continuer à jamais d’exister ?
— Alors, où étais-je entre le commencement de l’univers et le jour de ma naissance ? demanda Miro.
— Je n’en sais rien, dit Ender. J’improvise.
— Et d’où venait Jane ? Son philote flottait quelque part, peut-être, et puis brusquement elle s’est retrouvée à la tête d’un tas de logiciels et elle est devenue une personne ?